Accroche-toi au pinceau, je retire l’échelle! (Version théologique)

Vous connaissez sûrement l’histoire éculée du type qui repeint son plafond. Un fou arrive qui lui dit: « Accroche-toi au pinceau, je retire l’échelle! » Et bien, figurez-vous qu’il en existe une version théologique. Et que ça peut marcher!

« Selon les Cantigas de Santa Maria compilées à la fin du XIIe siècle par le roi de Castille et de Léon Alphonse X le Sage, un peintre avait, sur les murs d’un église, représenté le diable sous les traits affreux qui caractérisent celui-ci. Cette fois, c’est le diable qui s’insurge contre la norme iconographique qui n’est pas à son avantage. Pour punir le peintre, il fait s’écrouler l’échafaudage sur lequel celui-ci est monté. Mais la Vierge Marie veille et permet que le peintre, qui a bien servi la vérité, reste suspendu au mur de l’église par son pinceau et échappe ainsi à la mort. » Jean-Claude Schmitt (2002). Le corps des images. Essais sur la culture visuelle du Moyen Âge, Gallimard: 146

Puis-je revendiquer « ma théologie »?

Dans un culte que j’ai célébré à l’Église Unie St-Jean à Montréal, une paroisse de l’Église Unie du Canada, je me suis permis d’utiliser le moment des annonces, pour faire un peu de publicité pour mon blogue (500 abonnés ne me suffisent pas!). J’avais écrit sur le feuillet: « Si vous êtes intéressé·e par ma théologie, vous pouvez visiter et suivre mon blogue » et Jean-Luc m’a posé une question inattendue, intrigante, mais fort intéressante. Il m’a dit, en substance: « Tu écris ‘ma théologie’, mais je croyais qu’il y avait des grands courants théologiques et que la théologie était par exemple réformée ou catholique… » Je lui ai répondu en le prévenant que ma réponse pourrait bien faire l’objet d’un article de mon blogue. J’avais raison (pour le blogue, pas forcément pour « ma théologie »!)

La théologie est toujours personnelle. Car elle est nourrie de ce que nous sommes, de nos expériences, de nos rencontres, de nos lectures, de notre culture, bref de notre vie. Ainsi, je suis prêt à parier que la théologie du pape François n’est pas exactement la théologie catholique, que la théologie de Najla Kassab, la pasteure libanaise qui vient d’être élue présidente de la Communion mondiale d’Églises réformées, n’est pas exactement la théologie des Églises réformées (l’utilisation d’un pluriel en dit déjà beaucoup de la diversité de ces théologies réformées) et que la théologie de Jean-Luc n’est pas exactement la théologie de l’Église unie du Canada. Et c’est heureux! C’est heureux pour François, pour Najla et pour Jean-Luc, qui sont libres de croire à leur manière. Mais c’est aussi heureux pour l’Église catholique, pour les Églises réformées et pour l’Église Unie du Canada, qui peuvent profiter de la richesse de cette diversité.

Ce qui n’empêche pas (ou ce qui n’évite pas) que chaque théologie puisse être, le plus souvent, rattachée à de grands courants de pensée. Ainsi « ma théologie » s’inscrit plutôt du côté « religieux », plutôt du côté « monothéiste », plutôt du côté « chrétien », plutôt du côté « protestant », plutôt du côté « réformé » et plutôt du côté « libéral ». Ce qui n’empêche pas (ou ce qui n’évite pas) qu’elle soit aussi un peu « athée », un peu « hénothéiste et polythéiste », un peu « juive et musulmane « , un peu « catholique, orthodoxe, anglicane et pentecôtiste », un peu « luthérienne et évangélique », un peu « conservatrice » et un peu « autre ». Ce qui n’empêche pas (ou ce qui n’évite pas) qu’elle soit aussi un peu celle de François, de Najla et de Jean-Luc. Et j’en suis heureux, heureux pour moi!

"Ma théologie" est plutôt religieuse, monothéiste, chrétienne, protestante, réformée et libérale.
Enfin, « ma théologie » est ma théologie d’ici et maintenant. Ce qui n’empêchera pas (ou ce qui n’évitera pas) qu’elle change au gré de mes prochaines expériences, de mes prochaines rencontres, de mes prochaines lectures, bref de ce que seront ma culture et ma vie, de ce que je deviendrai. Et j’en suis heureux, heureux pour moi!


500 abonnements, 500 fois merci!

Mon blogue, « Une théologie au quotidien », compte désormais 500 abonnements. Ce qui me rend heureux et me donne envie de continuer.

Merci à chaque abonné·es. Et merci aussi à celles et ceux qui le visitent occasionnellement.

Olivier Bauer, un théologien du quotidien reconnaissant…

Transformer de l’eau en bière

Sainte Brigide d’Irlande (451-vers 525) savait contextualiser l’Évangile pour le (et se) rendre populaire, elle qui a transformé de l’eau en bière. Succès assuré et sainteté justifiée!

Lorenzo Lotto (1524). Tresore Balneario, Capella Suardi. Crédit: Wikipedia

« Parmi les épisodes rapportés dans [la] biographie [de sainte Brigide] figure la transformation de l’eau en bière; il s’agit d’un miracle analogue à celui accompli par Jésus-Christ lors des noces de Cana, mais la boisson – la bière au lieu du vin – est liée à l’Irlande, pays de la sainte et l’un des principaux producteurs de bière. » Silvia Malaguzzi (2006), Boire et manger. Traditions et symboles. Hazan, Guide des art: p. 287

L’existence d’une vie après la mort est-elle la position officielle de la République française?

En entendant Emmanuel Macron, le président de la République française, s’adresser à Simone Veil le jour de son enterrement, j’ai gazouillé ceci:


Cinq jours après, j’ajoute sur mon blogue des réflexions qui dépassent 280 signes.

Je sais pertinement que s’adresser à un·e mort·e est une figure de style qui n’engage pas vraiment les croyances de celui ou celle qui l’utilise. Avant Emmanuel Macron, André Malraux, ministre de la culture s’était déjà adressé à un mort dans une formule célèbre: « Entre ici, Jean Moulin! ». Cependant, que le président de la République française utilise une telle formule ne me paraît pas anodin, surtout dans un temps où la République française est soucieuse de s’afficher laïque. Je serais un libre penseur ou un humaniste très matérialiste, je m’offusquerais de cette double confession de foi implicite, qu’il y a une vie après la mort et que les mort·e·s peuvent entendre les vivante·e·s. Par conséquent, il serait bon que les personnes en situation d’autorité prennent la peine de réfléchir aux implications de ce qu’elles disent et de ce qu’elles font. Qu’elles assument ou qu’elles évitent! En cas de besoin, elles peuvent engager des théologiennes et des théologiens pour débusquer les références religieuses dans les discours public et les en purger.

Quant à moi, je me tiens à la disposition du président Macron s’il cherche quelqu’un pour remplir cette fonction.

Un péché masculin et petit-bourgeois

Le péché est un concept théologique souvent mal compris. Dans mes études de théologie, on m’a enseigné que pécher, c’est prétendre se réaliser soi-même, « se faire un nom » selon l’expression des hommes qui construisent la tour de Babel (Livre de la Genèse, chapitre 11, verset 4).

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché concerne les gens qui se sont réalisés eux-mêmes et les gens qui se sont fait un nom. Ou plutôt les gens qui ont l’orgueil de penser qu’ils peuvent se réaliser et se faire un nom. Cette théologie du péché vaut seulement pour eux. J’écris « eux » parce que cette théologie est surtout celle que défendent des hommes, particulièrement des hommes blancs, particulièrement des théologiens blancs diplômés de l’Université. Bref des petits-bourgeois. Bref des gens comme moi. Bref, ceux, et celles aussi, qui définissent cette théologie du péché. Et je souligne le courage qu’il faut pour faire du péché ce qui nous tient le plus à cœur.

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché ne peut pas être celle des personnes qui n’ont jamais eu la possibilité de réaliser leur potentiel ni pour des personnes qui aimeraient être appelées par leur nom. Cette théologie ne vaut rien pour elles. Pire, elle renforce leur asservissement. Poussée jusqu’au bout, elle les empêche même d’exister. J’écris « elles » parce que les victimes de cette théologie sont d’abord des femmes. Des femmes et des membres des Tiers — et Quart — Mondes ; des femmes et des handicapés ; des femmes et des minorités ethniques ; des femmes et des minorités sexuelles. Et particulièrement des femmes LGBTIQ, handicapées, pauvres et « de couleur ».

Nous avons besoin d’une théologie du péché qui en libère pas qui y enferme.