« Je suis un carré musulman », réflexions sur mon manque d’indignation.

Samedi

Je découvre dans le quotidien lausannois 24 Heures ce titre: « Déchaînement de hargne sur le carré musulman de Lausanne ». Je lis seulement le titre, pas l’article. Je me dis: « C’est triste. » Et c’est tout. Je passe à autre chose. Il faut dire que samedi, c’est le jour du marché; et puis je dois préparer ma crème de marrons vanillée avec les châtaignes de l’Université de Lausanne; et puis je dois terminer mon culte pour dimanche matin; et puis je dois tout le reste.

Dimanche

Je célèbre le culte dans une paroisse lausannoise de l’Église réformée évangélique du canton de Vaud. Comme je l’avais prévu. Sans même penser faire allusion à la profanation du carré musulman du cimetière de Lausanne. Sans même prier pour celles et ceux qui ont souffert de ces gestes. Je rentre à la maison. Le quotidien romand Le Matin consacre une brève à l’événement. Rubrique « fait-divers ». Je ne le lis pas non plus. Vers midi, un appel téléphonique. Philippe Randrianarimanana, journaliste à TV5 Monde, me demande ce qui se passe à Lausanne. J’y habite, je passe tous les jours devant le cimetière, mais j’en sais moins que lui. Il travaille à Paris, mais il en sait plus que moi. Sur le geste, sur le contexte. Il a fait des recherches. Il m’apprend qu’il y a 22 tombes dans le carré musulman. Nous convenons que ce n’est pas beaucoup. Nous discutons un peu. Je ne peux pas l’aider. Je ne sais rien. Ou presque. Je peux seulement lui indiquer deux personnes qui pourraient lui en dire plus. Fin de l’appel. Et je me demande pourquoi cet événement n’a pas retenu mon attention. Indignation sélective. Je gazouille un message:

Il n’a pas beaucoup d’impact, sauf auprès de @_randri et de @SergeCarrel :

Lundi

Je m’informe enfin. Je réalise que Lausanne s’est indigné. Plus que je le pensais. Un peu plus. C’était écrit dans 24 heures: Pascal Gemperli de l’Union vaudoise des associations musulmanes oscille « entre tristesse, incompréhension et colère », le collectif SolidaritéS appelle à la mobilisation, la ville de Lausanne va contacter personnellement « les familles dont les concessions ont été touchées ». J’aurais dû lire l’article. Je me demande pourquoi il m’aura fallu deux jours et une sollicitation extérieure pour réagir à un acte aussi méchant. J’émets quelques hypothèses:

  • Si j’écrivais que ma vie est bien assez remplie avec mes propres soucis, ce serait une excuse honteuse.
  • Si j’écrivais que je me soucie plus des vivant·es que des mort·es, ce serait à la fois une vérité et un alibi.
  • Si j’écrivais que je me soucie moins des musulman·es que d’autres communautés, ce serait rassurant, mais inexact.

Si je suis honnête, je dois simplement admettre que je ne suis pas aussi sensible à l’injustice que je le pense, que mon empathie avec celles et ceux qui souffrent est bien moins réelle que je le crois. Je n’en suis pas fier, mais je reconnais que je suis aussi comme ça. À la fois juste et pécheur. Parfois plus pécheur que juste. heureusement que je suis rendu juste par la grâce de Dieu plutôt que par mes propres mérites. Pour montrer mon indignation, même tardive, je crée un carré vert (couleur de l’islam), avec un petit carré vert et blanc (couleur du canton de Vaud) et ce slogan en signe de solidarité: « Je suis un carré musulman ». Je le gazouille:

Mardi

Le média protestant Reformes.ch accepte de publier mon opinion. Ce devrait être pour mercredi. Mon message de la veille a récolté 1 « retweet », 1 « j’aime », 166 « vues » et 15 « interactions ». Par hasard, je découvre que les Libéraux-Radicaux Lausannois ont publié un communiqué de presse: « Vandalisme au ‘carré musulman’. Le PLR lausannois condamne des actes d’intolérance« . Il y a sûrement d’autres indignations…

Mercredi

Reformes.ch n’a pas (encore?) publié mon article. Je décide de publier cet article sur mon blogue.

Post-Scriptum:

Cette situation me rappelle mon sentiment mitigé après les attentats de Paris. Quand celles et ceux qui poursuivaient le cours de leur vie se justifiaient en affirmant qu’ils faisaient de la résistance. Je n’ai entendu personne dire simplement, lâchement, mais honnêtement: « C’est triste, mais la vie continue. » Pas de quoi être fier, mais la plupart d’entre nous sommes comme ça.


[Mise à jour du jeudi 19 octobre à 14h00]

Jeudi

« A l’appel de solidaritéS, accompagnés d’autres partis politiques et associations, plusieurs centaines de personnes (500 selon les organisateurs) se sont massées «contre l’islamophobie et le racisme», mercredi soir, sur la place de l’Europe. »

J’apprécie le titre du compte-rendu dans 24 Heures: « Une foule indignée dans la rue après le saccage du carré musulman« . Ma chronique est publiée sur Reformes.ch: « Je suis un carré musulman« .

Décryptons les métaphores religieuses utilisées dans le sport. Aujourd’hui : « Marcher sur l’eau »

J’ai repéré une nouvelle métaphore religieuse pour qualifier les exploits des sportifs et des sportives : ils ou elles « marchent sur l’eau ».

À l’évidence, une telle expression fait référence à cet épisode biblique où Jésus traverse un lac à la marche :

Jésus obligea les disciples à remonter dans la barque et à le précéder sur l’autre rive, pendant qu’il renverrait les foules. Et, après avoir renvoyé les foules, il monta dans la montagne pour prier à l’écart. Le soir venu, il était là, seul. La barque se trouvait déjà à plusieurs centaines de mètres de la terre ; elle était battue par les vagues, le vent étant contraire. Vers la fin de la nuit, il vint vers eux en marchant sur la mer. En le voyant marcher sur la mer, les disciples furent affolés : « C’est un fantôme », disaient-ils, et, de peur, ils poussèrent des cris. Mais aussitôt, Jésus leur parla : « Confiance, c’est moi, n’ayez pas peur ! » S’adressant à lui, Pierre lui dit : « Seigneur, si c’est bien toi, ordonne-moi de venir vers toi sur les eaux. » — « Viens », dit-il. Et Pierre, descendu de la barque, marcha sur les eaux et alla vers Jésus. Mais, en voyant le vent, il eut peur et, commençant à couler, il s’écria : « Seigneur, sauve-moi ! » Aussitôt, Jésus, tendant la main, le saisit en lui disant : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté ? » Et quand ils furent montés dans la barque, le vent tomba. Ceux qui étaient dans la barque se prosternèrent devant lui et lui dirent : « Vraiment, tu es Fils de Dieu ! » (La Bible, évangile attribué à Matthieu, chapitre 14)

Le sens de l’expression est limpide : comme Jésus, la sportive ou le sportif qui marche sur l’eau se révèle plus fort·e que les lois de la nature. Comme Jésus, il ou elle est capable de maîtriser ce qu’en général personne ne peut maîtriser, de dominer les aléas, de faire disparaître la glorieuse incertitude du sport. Encore plus, il ou elle a le pouvoir de sauver une équipe que le doute pourrait (mais ne devrait pas) menacer !

Notons qu’il existe une autre manière de traverser l’eau à pied sec, celle qu’utilisent Moïse et le peuple d’Israël pour traverser la mer Rouge.

Moïse étendit la main sur la mer. Le SEIGNEUR refoula la mer toute la nuit par un vent d’est puissant et il mit la mer à sec. Les eaux se fendirent, et les fils d’Israël pénétrèrent au milieu de la mer à pied sec, les eaux formant une muraille à leur droite et à leur gauche. Les Égyptiens les poursuivirent et pénétrèrent derrière eux — tous les chevaux du Pharaon, ses chars et ses cavaliers — jusqu’au milieu de la mer. (La Bible, livre de l’Exode, chapitre 14)

À ce jour, je n’ai pas repéré qu’elle soit utilisée dans les médias sportifs. Seuls les bateaux fendent les eaux, ce qui ne relève pas du miracle à proprement parler.

Mais je la suggère à qui voudra faire preuve d’originalité.


P.S. Par souci de cohérence et pour sauver ma crédibilité, je supplie le lecteur ou la lectrice de ne pas lire mon article « Pour mettre un frein à l’usage des métaphores religieuses dans les médias sportifs » !

« Une légèreté céleste. Du chocolat à se damner »

Depuis quelques temps, on voit en Suisse cette publicité pour le chocolat Kägi Mäx. Je la reproduis avec quelques commentaires:

Publicité Kägi Mäx. Crédit: Olivier Bauer

Je l’ai soumise aux étudiant·es de mon cours « Introduction à la théologie pratique » à l’Université de Lausanne. La discussion a été animée.

À la question: « Cette affiche constitue-t-elle une pratique théologique? », les étudiant·es ont répondu:

« Non. Comme elle vise à vendre du chocolat, c’est une pratique commerciale ou économique. »

À la question: « Quelle représentation de l’Absolu propose-t-elle? », ils et elles ont notamment répondu:

« C’est du folklore religieux, inspiré d’un catholicisme occidental. L’ange et le démon sourient, signe de leur connivence. La limite entre le ciel et la terre ou l’enfer reste floue. »

À la question: « Que faudrait-il pour que cette affiche devienne une pratique théologique? », ils et elles ont eu de la peine à répondre qu’il faudrait l’utiliser dans une activité théologique: un culte, une rencontre d’éducation chrétienne… ou un cours d’introduction à la théologie pratique!

Ensemble, nous avons retrouvé deux références à des images bibliques, mais avec des distinctions majeures.

Michel Ange (1481-1482). Le jugement dernier (détail). Rome, Chapelle Sixtine

Mais sur la publicité Kägi Mäx, la transmission va de la terre (ou de l’enfer) vers le ciel.

Lukas Cranach l’Ancien (1513). Adam et Ève (détail). Würzburg, Mainfränkisches Museum

Mais sur la publicité Kägi Mäx, la tentation va de l’homme vers la femme.

Des glaces qui respectent vos convictions, toutes vos convictions

Les glaces Professor Grunschnabel respectent les valeurs spirituelles de celles et ceux qui mangent comme ils ou elles croient (voir sur mon blogue la page: On mange aussi comme on croit). Et elles le font savoir! Énonçons brièvement ces options spirituelles que les glaces Professor Grunschnabel prétendent satisfaire:

  • Pour celles et ceux qui font de l’alimentation un lieu de spiritualité: elles sont « 100% végétale » et même « végan ».
  • Pour celles et ceux dont la religion a des conséquences sur l’alimentation: elles sont exemptes de bœuf (hindouisme), elles sont parve (judaïsme), elles sont halal (islam).

Publicité pour les glaces « Professor Grunschnabel » (détail). Crédit: Patricia Bauer

Quant aux mentions « sans lactose » et « sans gluten », elles concernent la santé, pas la spiritualité.

« Tu es pour, alors je suis contre! » « Tu es contre, alors je suis pour! »

Dimanche 24 septembre, j’ai vécu la messe à l’Oratoire Saint-Joseph de Montréal. Ce jour-là, l’Église catholique prescrivait de lire l’histoire des ouvriers de la onzième heure:

Un vigneron décide de vendanger sa vigne. Le matin, il engage des vendangeurs et fixe leur salaire. Vers midi, comme la vendange est loin d’être finie, il engage des vendangeurs supplémentaires. Et à la fin de l’après-midi, il en engage encore quelques autres. L’histoire est d’une banalité consternante. Sauf qu’à la fin de la journée de travail, le,vigneron décide de donner le même salaire à tous les vendangeurs, peu importe leur temps de travail. Et quand un vendangeur lui reproche son injustice, il lui répond: « N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon? ». (Évangile attribué à Matthieu, chapitre 20; traduction de la Bible de la liturgie)

Remarque purement économique. Le vigneron me paraît sympathique, je me demande cependant ce qui s’est passé le lendemain quand il a décidé d’engager des vignerons pour vendanger sa seconde vigne. A-t-il trouvé des gens assez bêtes pour commencer à travailler tôt le matin?

La formulation de la conclusion m’a surpris. Car j’ai l’habitude d’une autre traduction de la dernière question: « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mes biens? Ou vois-tu d’un mauvais œil que je sois bon? ». (Traduction de la Bible Segond 21)

J’ai vérifié comment différentes bibles traduisaient cette dernière question et j’ai découvert que la traduction dépendait de la confession.

Traductions catholiques de la Bible

  • « N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mes biens? Ou alors ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon? » Bible de la liturgie
  • « N’ai-je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît? Ou faut-il que tu sois jaloux parce que je suis bon? » Bible de Jérusalem

Traductions protestantes de la Bible

  • « Ne m’est-il pas permis de faire de mes biens ce que je veux? Ou bien verrais-tu d’un mauvais œil que je sois bon? » Nouvelle Bible Segond
  • « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mes biens? Ou vois-tu d’un mauvais œil que je sois bon? » Bible Segond 21

La traduction œcuménique de la Bible correspond aux versions catholiques : « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de mon bien? Ou alors ton œil est-il mauvais parce que je suis bon? ». Et la traduction juive faite par André Chouraqui aussi : « Ne m’est-il pas permis de faire ce que je veux de ce qui est à moi? Ou bien ton œil est-il mauvais parce que, moi, je suis bon? ».

Je trouve la différence existentiellement importante.

  • Dans les versions protestantes, le mauvais œil est simplement un jugement porté sur la bonté. Celui où celle qui n’en profite pas ne l’apprécie pas.
  • Mais les traductions catholiques font du regard mauvais, de la jalousie et du mauvais œil une conséquence de la bonté. C’est l’attitude du vigneron qui détermine celle du vendangeur. Si le vigneron avait peu payé les derniers ouvriers, l’œil du vendangeur aurait peut-être été tout autant mauvais, parce qu’il lui aurait reproché de ne pas se montrer assez généreux.

Cette version catholique me plaît. Car elle dénonce un risque que nous courons toutes et tous et moi le premier. Nous avons tendance à déterminer par rapport aux autres: « Tu es pour, alors, je suis contre! ». « Tu es contre, alors, je suis pour! ». Ce qui n’est pas forcément négatif, car la critique oblige à chercher à faire mieux, à être mieux. Mais ce qui se révèle stérile comme position de principe. Et je pense à certaines relations personnelles ou à certains débats institutionnels.

N’éprouvant pas le besoin de reprocher aux catholiques leur traduction, le théologien protestant du quotidien évite de tomber dans le travers dénoncé par l’histoire des ouvriers de la onzième heure. Ce qu’évidemment, il ne fait pas toujours! Et il remercie les catholiques qui ont traduit la Bible et l’Oratoire Saint-Joseph qui lui a permis d’entendre cette traduction.

Mes cours à l’Université de Lausanne: « Ritualités » et « Introduction à la théologie pratique »

Au semestre d’automne, je donne deux cours de Bachelor à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Lausanne. Et tout le monde (ou presque) peut les suivre comme auditeur ou auditrice libre (voir les conditions d’admission). Pour obtenir plus d’information ou pour vous inscrire, contactez le secrétariat de l’Institut lémanique de théologie pratique (envoyer un courriel au secrétariat de l’ILTP)!

Bauer, O. (Automne 2017). Les ritualités. Apprentissage par problème, Bachelor, Université de Lausanne. Le vendredi de 9h15 à 11h00; du 22 septembre au 15 décembre.

Les rites sont à la mode ! Mais quelles fonctions leur sont-elles accordées ou refusées ? Dans la partie cours, nous découvrirons ce que différentes approches incluent sous le vocable « ritualité » et nous comprendrons les différentes manières d’analyser les rites religieux. Dans la partie séminaire, chaque étudiant·e travaillera en groupe pour appliquer les théories de la ritualisation et du meaningless et créer un rite autour de la naissance selon la demande de Marie Ndongo.

Bauer, O. (Automne 2017). Introduction à la théologie pratique I: Maîtriser la praxéologie pastorale, Bachelor, Université de Lausanne. Le mercredi de 13 h 15 à 15 h; du 20 septembre au 20 décembre.

Au terme du cours, les étudiant·es

  • Sauront que la théologie pratique porte sur « les pratiques évangéliques ».
  • Auront interprété une pratique chrétienne à l’aide de la méthode de praxéologie théologique.
  • Auront jugé la fidélité et l’efficacité d’une activité de l’aumônerie universitaire.
  • Maîtriseront les cinq étapes de la méthode empirico-herméneutique et pourront l’appliquer à d’autres pratiques.
  • Auront articulé des référents en théologie et des référents en sciences humaines.

Pour connaître mes cours à l’UNIL, consulter la page: « À l’Université de Lausanne: les syllabus de mes cours«