Parole de Dieu

À partir d’une phrase de Paul dans la lettre aux Romains (« La foi vient de la prédication et la prédication, c’est l’annonce de la parole du Christ. » Romains 10, 17), les protestants privilégient une transmission de la foi par la parole à l’ouïe. Certes, il ne s’agit pas de n’importe quelle parole, mais de la Parole de Dieu (c’est à dire d’une parole inspirée par Dieu) ; certes l’expression « Parole de Dieu », en s’opposant aux actions des êtres humains, souligne le rôle exclusif de Dieu dans le don de la foi. Cependant, c’est bien le couple parole-ouïe que les protestants privilégient et le réformateur Martin Luther a pu affirmer:

« Dieu n’a plus besoin des pieds ni des mains ni d’aucun autre membre ; il ne requière que nos oreilles […]. Car si vous demandez à un chrétien quelle œuvre l’a rendu digne du nom de “chrétien”, il ne pourra donner absolument aucune autre réponse que de dire que c’est l’écoute de la Parole de Dieu, c’est-à-dire la foi. C’est pourquoi, les oreilles sont les seuls organes du chrétien, car il est justifié et déclaré chrétien non à cause des œuvres d’aucun de ses membres, mais à cause de la foi. »

Bien que je sois un théologien protestant, je me demande ce qui peut justifier un tel privilège accordé à la parole au détriment des autres modes de communication.

Bibliquement, on argumentera que la Genèse présente un Dieu qui créé par sa Parole – « Dieu dit: “Que la lumière soit!” Et la lumière fut » (Genèse 1, 1-29) – et que l’Évangile de Jean décrit Jésus comme une parole qui devient chair (Jean 1, 1-18). Mais je rétorquerai que les récits bibliques présentent un Dieu qui se révèlent aussi au goût – ceux des cailles et de la manne du désert (Exode 16, 11-18), du vin des noces de Cana (Jean 2, 1-12) et du pain du Dernier Repas (Matthieu 26, 26-29) –, à la vue – par exemple les images utilisées par les prophètes –, à l’olfaction – le parfum répandu par la pécheresse (Luc 7, 36-48) – , ou dans un toucher – celui de Jésus qui lave les pieds de ses disciples (Jean 13, 1-11).

Théologiquement, on argumentera que la parole est immatérielle, ce qui la rendrait plus spirituelle. Mais le politologue français Olivier Roy a parfaitement démonté la logique de cette affirmation et dénoncé son aspect illusoire:

« La parole de Dieu peut passer directement, sans médiation du savoir: c’est exactement la fonction du Saint-Esprit chez les protestants. Ce n’est pas l’érudition qui permet de trouver sous le texte biblique la vérité, c’est parce que ce texte est la parole vivante de Dieu qu’il dit le vrai. Il faut se laisser habiter par la parole. Portée à son paroxysme, cette vision est incarnée dans le fameux “parler en langues” (glossolalie) des pentecôtistes: sur le modèle des apôtres au jour de la Pentecôte (d’où le nom du mouvement), des fidèles, visités par le Saint-Esprit, se mettent à prononcer des sons que chacun on prend dans sa langue. Il ne s’agit pas pour eux de parler soudainement chinois, tagalog ou hébreu, mais d’être compris directement à travers un support sonore qui ne relève pas de la linguistique. Il n’y a ici ni savoir théologique, ni savoir culturel, il s’agit au contraire d’une présence non médiée par les savoirs. C’est le cas le plus typique de l’annulation de la lettre au service d’une parole qui pénètre directement, sans médiation de la langue. Or, par définition, la langue est à la fois porteuse de culture, objet de savoir et outil de savoir. L’annulation de la langue au profit de la parole est sans doute l’exemple le plus achevé de la sainte ignorance. » Roy, O. (2008). La sainte ignorance : le temps de la religion sans culture. Paris: Éditions du Seuil, p. 189.

À mon sens, il ne reste donc que deux avantages à la parole (et donc à la Parole de Dieu), deux avantages bien décrits par deux philosophes.

Le philosophe français Michel Serres lie le privilège de la parole au pouvoir quelle donne à l’orateur/trice.

« Un événement sonore n’a pas lieu, mais occupe l’espace. Si la source reste souvent vague, la réception se diffuse, large et générale. La vue livre une présence, non le son. La vue distancie, la musique touche, le bruit assiège. Absente, ubiquiste, omniprésente, la rumeur enveloppe le corps. L’ennemi peut intercepter la radio mais ne peut entrer dans nos sémaphores; la vue reste discrète, les ondes nous échappent. Le regard nous laisse libres, l’écoute nous enferme; tel se délivre d’une scène, en baissant les paupières ou les poings sur les yeux, en tournant le dos et en prenant la fuite, qui ne peut se libérer d’une clameur. » Serres, M. (1985). Les Cinq sens. Philosophie des corps mêlés. Paris: B. Grasset, p. 46.

Le philosophe québécois Pierre Ouellet réunit parole et image pour les distinguer de tous les autres stimuli.

« La parole et l’image ne sont pas des réalités comme les autres. On dit qu’elles doublent le réel, qu’elles le redoublent qu’elles le dédoublent… Mais ce n’est pas dans le sens où elles le reflètent et le reproduisent, selon le cliché habituel. C’est plutôt parce qu’elles l’amènent à se produire et à se réfléchir, bref, à se révéler, à nous comme à lui –même, à se manifester… en se faisant signe, en devenant forme, fait, phénomène, s’accomplissant ainsi dans le dépassement de son être propre devenu soudain apparaître pour autrui, apparition à l’autre, épiphanie. La parole et l’image doublent le réel en le dépassant, l’outrepassant, passant outre, créant une sorte d’au-delà dans lequel toute chose peut apparaître… dans l’aura, sous la lumière ou dans l’ombre d’un sens ou d’un non-sens au sein duquel elle se produit et se réfléchit, ne se réduisant jamais à ce qu’elles est, en tant qu’étant ou existant, poussée toujours vers sa fin ou son origine lointaines, dans le survenir auquel elle se destine, dans le souvenir dont elle garde l’empreinte. » Ouellet, P. (2011). Sacrifiction : sacralisation et profanation dans l’art et la littérature. Montréal: VLB, p. 36.

On comprend alors que c’est parce que la parole et l’image ne sont pas transparentes à la réalité, parce qu’elles s’inscrivent en décalage avec la réalité, qu’elles sont capables de dire et de montrer le sens de la réalité.

Et dans ma réflexion théologique, j’affirmerais que l’ouïe et la vue, comme le goût, l’olfaction, le toucher et la proprioperception nous permettent de percevoir la réalité. Mais que la Parole de Dieu (au sens d’une parole inspirée par Dieu), auquel j’ajoute l’Image de Dieu (au sens d’une image inspirée par Dieu) ont en plus la capacité de dire et de montrer le sens que Dieu donne à la réalité.

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