Dernier repas (3)

L’idée même d’un « Dernier Repas« , le désir bien humain de le planifier, d’en déterminer le menu relèvent du paradoxe. Car bien rares sont celles et ceux qui auront l’occasion de savoir quel repas sera leur dernier. En fait, seuls les condamnés à mort et les candidats au suicide peuvent profiter en toute connaissance de cause de leur dernier repas. Et pour beaucoup d’entre nous, notre dernier repas répondra plus à des exigences médicales que gastronomiques. Les derniers repas consistent bien souvent en une dernière injection dans un dernier goutte-à-goutte…

Ce qui n’empêche pas le plaisir (parfois l’horreur) d’imaginer ce que pourrait être un/son dernier repas. Le cinéma, la littérature, la chanson, la photographie en fournissent de multiples exemples. En voici six:

  1. La photographe étasunienne Melanie Dunea a demandé à 100 grands chefs: « Quels serait votre dernier repas sur Terre? Quel serait le décor du repas? Que boiriez-vous avec votre repas? Y aurait-il de la musique? Qui seraient les convives? Qui préparerait le repas? ». Leurs réponses sont à lire dans deux ouvrages, l’un paru en 2007 « My last supper » (traduit en français en 2008 sous le titre « Mon dernier repas« ) et l’autre en 2011 « My last supper: the next course« .
  2. Le cinéaste italien Marco Ferreri a réalisé en 1973 « La Grande Bouffe ». Le film met en scène quatre hommes (Marcello Mastroianni, Philippe Noiret, Michel Piccoli, Ugo Tognazzi) qui décident de se suicider en mangeant jusqu’à en mourir. Enfermé dans une maison à la campagne pendant tout un week-end, mêlant sexe et nourriture, ils partagent un repas gargantuesque, pantagruélique qui sera vraiment leur dernier.
  3. L’écrivaine danoise Karen Blixen a raconté dans sa nouvelle « Le festin de Babette » ce qui se révélera être un dernier repas. Babette, une grand chef française, réfugiée incognito chez deux soeurs norvégiennes très puritaines, gagne à la loterie. Pour remercier les deux soeurs, elle décide de préparer le repas qui commémore l’anniversaire de leur pasteur de père. Au lieu de la morue et de la soupe au pain et à la bière (menus quotidiens) et du café (servis les jours de fête), Babette leur cuisine du potage à la tortue, des blinis Demidoff, des cailles en sarcophage, des fruits frais (raisins, pêches et figues) et des grands vins: Amontillado, Clos-Vougeot et Veuve Clicquot. Le repas non seulement réjouit les papilles des convives, mais il ouvre aussi leurs coeurs. Autour de la table se règlent les vieilles rancunes et se révèlent les anciennes amours. Mais ce que les soeurs ne savent pas, c’est que le repas est un dernier repas, le repas d’adieu de Babette qui s’en ira.
  4. Le dramaturge suisse Friedrich Dürrenmatt a décrit dans une pièce de théâtre intitulée « La Panne« , le dernier repas d’un voyageur de commerce dont la voiture est tombée en panne. Invité par un vieux monsieur et ses trois amis (respectivement juge, procureur, avocat et bourreau, tous à la retraite) à partager un excellent repas, il finit par se reconnaître coupable d’un crime qu’il aurait pu avoir commis, plus par intention que par action. Au menu de ce (quasi) dernier repas: whisky, vodka et porto vieux; soupe à la tortue; truite mayonnaise servis avec du vin blanc (un « petit neuchâtel léger et pétillant »); salade de chicorée; champignons à la crème accompagnés de châteauneuf-du-pape; rognons de veau rôtis et artichauts, servis avec un « saint-julien 1927 bien chambré »; poulet croustillant accompagné d’un château-pavie 1921; fromage servi avec un château-margaux 1914; tarte, moka et cognac « mordoré » de 1893.
  5. Le chanteur belge Jacques Brel a chanté ce que devrait être son dernier repas: « Le dernier repas » (paroles et musique de Jacques Brel): « Et je veux qu’on y boive / En plus du vin de messe / De ce vin si joli / Qu’on buvait en Arbois / Je veux qu’on y dévore / Après quelques soutanes / Une poule faisane / Venue du Périgord. »
  6. J’étire un peu la notion de Dernier Repas, mais le chanteur québécois Jean-Pierre Ferland a même chanté que son cadavre pourrait offrir encore un dernier repas dans « Le chat du café des artistes » (paroles et musique de Jean-Pierre Ferland): « Quand j’aurai coupé la ficelle / Mettez-moi dans une poubelle / Laissez-moi faisander un mois / Et de là jetez-moi au chat / Qu’il refuse ma rate et mon foie / Mais choisissez l’heure pour qu’il me mange le coeur. »

À mon avis, c’est l’écrivain français Boris Vian qui a su le mieux exprimer tout le paradoxe du Dernier Repas. Il termine son poème « Je voudrais pas crever » en exprimant sa dernière volonté, son ultime désir, celui d’une saveur qu’il lui sera toujours impossible de goûter de son viviant: « Je voudrais pas crever / Non monsieur non madame / Avant d’avoir tâté / Le goût qui me tourmente / Le goût qui est le plus fort / Je voudrais pas crever / Avant d’avoir goûté / La saveur de la mort… »

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