La Cène de la semaine (4)

Durant l’année d’études et de recherche que m’a accordée l’Université de Montréal, je travaille à identifier les aliments figurant sur des Cènes médiévales et à évaluer leur valeur symbolique. J’essaye, autant que possible, de présenter ici chaque lundi une Cène particulière.

La Cène de cette semaine est visible au Musée du Petit-Palais à Avignon. Il s’agit d’une peinture sur bois de peuplier, avec un fond d’or. Elle a été peinte à Florence par Mariotto di Nardo dans le premier quart du 15ème siècle. Elle mesure 14 cm par 14 cm. Le musée des Beaux-arts de Nantes possède une autre Cène du même artiste.

Mariotto di Nardo. Peinture sur bois, fond d’or (premier quart du 15ème siècle). Avignon. Musée du Petit Palais

La table que peint Mariotto di Nardo est sobre. Elle ne comporte qu’une petite miche de pain brun dans la main gauche de Jésus (il la bénit de sa main droite dont l’index et le majeur sont levés) et de une ou deux tranches de pain (provenant de miches du même type) devant les apôtres (on compte 7 groupes de 1, 2 ou 3 tranches; l’apôtre au premier plan à gauche semble tenir un croûton dans sa main).

Le plus étrange, c’est sans aucun doute l’animal blanc couché dans le plat creux au centre de la table ronde. Tout d’abord de quelle bête s’agit-il? On s’attendrait à un agneau (Jean le Baptiste désigne Jésus comme « l’agneau qui ôte le péché du monde » Jean 1, 29). Mais sa petite taille, sa couleur blanche, sa truffe noire relevée et ses oreilles dressées font plutôt penser à un petit chien, à un porcelet ou à un chevreau. Ce qui semblerait pour le moins incongru sur une Cène. Ensuite, est-elle seulement morte? Pas sûr, pas évident. La bête ne paraît pas cuisinée, elle ne semble même pas écorchée. Son œil noir bien ouvert donne l’impression qu’elle regarde ce qui se passe. Elle a l’air bien vivante. On s’attend presque à ce qu’elle se relève et qu’elle se mette à marcher dès le repas terminé.

Mais que ferait une bête vivante sur la table d’un repas? J’oserai une tentative d’explication sans l’avoir vérifiée ni pour cet artiste, ni pour cet œuvre. Cet animal encore vivant pourrait signifier au moins le refus d’une compréhension sacrificielle de la cène et de l’eucharistie, peut-être plus fondamentalement le refus d’une interprétation sacrificielle de la mort de Jésus. Je m’explique. Le christianisme a souvent compris la crucifixion comme un sacrifice que Jésus offre à Dieu pour apaiser son courroux. C’est un sacrifice, car Jésus paye non pas ses propres fautes, mais celles des autres, celles dont est coupable l’humanité en général et chaque humain en particulier. Et les chrétiens rédupliquent ce sacrifice en célébrant l’eucharistie, en mangeant la chair de Jésus et en buvant son sang.

Or il existe tout un courant du christianisme qui a refusé et qui refuse une telle compréhension. Il interprète la crucifixion de Jésus comme une exécution. Et le repas qui commémore sa mort n’est pas la réduplication d’un sacrifice: le pain de la cène ne devient pas son corps, le vin ne devient pas son sang. Celui-là rappelle la mort d’un homme; celui-ci anticipe la joie de son retour.

Et l’animal au centre de la peinture de Mariotto di Nardo n’est pas mis à mort!

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