La Cène de la semaine (8)

Durant l’année d’études et de recherche que m’a accordée l’Université de Montréal, je travaille à identifier les aliments figurant sur des Cènes médiévales et à évaluer leur valeur symbolique. J’essaye, autant que possible, de présenter ici chaque lundi une Cène particulière.

Je me suis rendu compte que je n’avais pas encore présenté la première Dernière Cène à avoir jamais été illustrée. Je répare donc cet oubli aujourd’hui!

La première Dernière Cène à avoir jamais été représentée figure sur une mosaïque de facture byzantine réalisée au début du 6e siècle. Incluse dans une série de 26 scènes de la vie du Christ, elle se trouve dans la nef de la Basilique S. Appolinare Nuovo à Ravenne.

Mosaïque (début du 6e s.). Basilique S. Appolinare Nuovo. Ravenne

« The first known depiction of the Last Supper is the early sixth-century mosaic in S. Appolinare Nuovo in Ravenna. In this image Jesus reclines on the left side of the D-shaped Roman sigma (bench with arm-rest), with the Disciples arranged semi-circularly around it. There is no cup at all, but a plate with two very large fishes, symbols of Christ. » Young, C. (1999). Depictions of the Last Supper. Dans H. Walker (dir.), Food in the Arts: Proceedings of the Oxford Symposium on Food and Cookery (p. 223-236). Devon: Prospect Books: 225

À cette courte mais bonne description, j’ajouterai cependant que sur la table figure encore 7 formes beiges ou brunes qui ressemblent à des petites ruches. L’historien Jean-Louis Schefer qui a de très bons yeux et de très solides connaissances les identifie comme des pains particuliers.

« Le pain représenté à Saint-Appolinaire est une couronne dont l’intérieur est remplie de pâte sur laquelle une croix est incisée. » Schefer, J.-L. (2007). L’hostie profanée histoire d’une fiction théologique. Paris: Pol.

Mais surtout, tout concourt sur cette mosaïque, à faire du Dernier Repas de Jésus un repas funéraire. Je m’appuye ici sur un article très détaillé de l’historienne de l’art Élisabeth Jastrzebowska: Jastrzebowska, É. (1979). Les scènes de banquet dans les peintures et sculptures chrétiennes des IIIe et IVe siècles. Recherches augustiniennes, XIV, 4-90.

L’impression est d’abord donnée par les poissons. Si, comme l’indique Caroline Young, le poisson a été, bien avant la croix, le symbole chrétien et christique par excellence (on se rappellera qu’en grec, les lettres du mot « poisson » – IKTUS – correspondent à l’expression « Jésus Fils de Dieu Sauveur »), il a aussi constituée le met le plus typique des banquets funéraires, tant païens que chrétiens:

« Dans tous ces monuments [funéraires], l’un des aspects les plus caractéristiques du poisson est son appartenance au menu des repas funéraires, ce qui dans l’iconographie romaine, apparaît particulièrement  bien dans les bas-reliefs des sarcophages. » Jastrzebowska: 10

L’impression est ensuite renforcée par la disposition des convives, une disposition « à sigma », fréquente dans les représentations des banquets funéraires, tant païennes que chrétiennes:

« Dans son étude, [N. Himmelmann] ne traite pas en particulier de la distinction habituelle entre les reliefs de sarcophages chrétiens et païens; mais il se concentre sur la différence d’iconographie et de sens existant entre le type de banquet à klinè et à sigma. Le premier représente, selon lui, de façon idéalisée, un ou deux convives, allongés sur un lit rectangulaire (l’un d’eux serait le défunt); le second type serait une représentation réaliste du banquet, où plusieurs convives sont assis sur le stibadium, un lit semi-circulaire avec un coussin antérieur plus épais, le pulvinum : le « type sigma » illustrerait plutôt l’événement réel d’un banquet collectif des vivants, tandis que l’autre offre une image idéalisante du défunt avec une signification commémorative. » Jastrzebowska: 11-12

Une disposition que le christianisme va peu à peu réserver à la représentation d’un repas particulier:

« Dans l’art chrétien, ce type de représentation (à sigma) est présent à partir du IIIe jusqu’au milieu du IVe environ. Après, il se perd pour réapparaître dès le Ve siècle et subsister bien plus tard, dans l’art byzantin médiéval, pour illustrer un événement biblique précis: la Cène du Christ. » Jastrzebowska: 13

Nous aurions donc ici, mais l’hypothèse reste à vérifier, une interprétation particulière du Dernier Repas de Jésus. Il serait mis en lien non pas avec le repas rituel de l’eucharistie, mais avec un autre repas rituel chrétien, le banquet funéraire, « une forme de culte des morts, très répandue dans le monde chrétien de cette époque [du milieu du 2e jusqu’au 4e siècle], forme dérivant d’une tradition plus ancienne encore, présente dans toutes les cultures antiques de la Méditerranée. » Jastrzebowska: 6-7. Cette hypothèse pourrait se révéler d’autant plus intéressante que la basilique de S. Appolinare Nuovo était une basilique dédiée au culte arien et qu’Arius et ses disciples niaient la divinité du Christ. Faut-il y voir un lien? Une manière de souligner que Jésus est bien mort et enterré? Ou que l’eucharistie est la commémoration de la mort du Christ? La recherche continue…

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