Birnbaum, Pierre (2013). La République et le cochon. Paris: Seuil

Je viens de terminer la lecture de Birnbaum, Pierre (2013). La République et le cochon. Paris: Seuil. 199 pages. Et voici ce que j’en pense.

L’apparition en France en 2004 des apéritifs « pinard-saucisson » et une déclaration du Premier ministre François Fillon en mars 2012 qui demandait aux « religions » de « réfléchir au maintien de traditions […] qui ne correspondent plus à grand chose alors qu’elles correspondaient dans le passé à des problèmes d’hygiène » (page 7), ont incité Pierre Birnbaum, historien et sociologue français, à proposer un parcours historique sur la place des Juifs dans la société française entre le 18e et le 20e siècles.
Le livre est précis et bien documenté. Il est intéressant et se lit facilement. Les notes, essentiellement des références, qui forment à elles seules presque le quart de l’ouvrage.
En cinq chapitres, Birnbaum aborde successivement:

  • Deux débats des Lumières: le premier entre Voltaire qui reproche aux Juifs leur refus « de partager leur plat, de manger de concert » (p. 32) et Isaac de Pinto, un juif séfarade d’Amsterdam, qui lui reproche le « portrait affreux » qu’il fait des Juifs; le second entre Johann Michaelis qui « désigne la sociabilité autour de la table […] comme préalable à la citoyenneté » (p. 41) et Moses Mendelssohn pour qui l’observance de la cacherout n’empêche pas la vie en société.
  • La Révolution française qui hésite jusqu’en 1791 pour finir par accorder aux Juifs la citoyenneté française. Le débat a notamment porté sur une éventuelle insociabilité des Juifs, due à leur impossibilité à partager la table commune. Pourtant, dès 1789, le comte de Clermont-Tonnerre s’était prononcé pour accorder aux Juifs la citoyenneté française, en défendant leur droit à manger autrement avec ce bel argument: « Y a-t-il une loi qui m’oblige à manger du lièvre et à en manger avec vous? » (p. 54)
  • L’offensive antireligieuse de la troisième République qui s’efforce de déjudaïser la France autant qu’elle veut la déchristianiser; elle interdit « toute forme de pratiques religieuses visibles » (p. 69) dont la circoncision, le shabbat et la cacherout, en même temps qu’elle cherche à créer la fraternité par l’instauration de banquets républicains. Leurs menus ont disparu et leur reconstruction s’avère impossible. Mais si, comme Birnbaum le postule, « la consommation du porc se révèle constante dans les banquets révolutionnaires fraternels » (p. 80), les Juifs en sont évidemment automatiquement exclus.
  • Les débats internes qui marquent le judaïsme du début du 20e siècle à propos du sens de la cacherout et de l’opportunité de continuer à la respecter. C’est Salomon Reinach, agrégé de grammaire, spécialiste de l’histoire des religions, qui mène la charge contre les « superstitions » et les « «entraves» qui freinent l’intégration de ses coreligionnaires » (p. 92). Le combat est d’abord intellectuel et se fait au travers d’articles dans différentes revues juives. Il prend un tour plus religieux quand « quelques Juifs qui rejettent davantage encore que Salomon Reinach l’idée même de religion se plaisent par provocation à organiser [en 1900] des «banquets de Kippour» » (p. 108), un jour de jeûne, et quand s’ouvre en 1907 la première synagogue libérale, rue Copernic à Paris.
  • La votation populaire du 20 août 1893, par laquelle la Suisse, « le pays aux structures les plus démocratiques de toute l’Europe » (p. 124) interdit, par 191 527 voix contre 127 101, la shehitah, c’est-à-dire l’abattage rituel juif. S’il s’agit bien là « d’une vague d’anti-sémitisme » (p. 124), « d’un rejet antisémite constant » (p. 125), il prend la forme d’une préoccupation humanitaire, celle du refus de voir souffrir les animaux. Pour éviter que la décision suisse ne fasse école, les Juifs, et notamment les Juifs français cherchent alors à démontrer qu’égorger les animaux ne leur occasionnent pas plus de souffrance que n’importe quelle autre forme d’abattage. Ils vont le faire avec succès et la Suisse reste le seul pays européen à imposer une telle interdiction, jusqu’à ce que « le gouvernement nazi promulgue une loi signée par Hitler lui-même le 21 avril 1933 » (p. 140).

Le titre du livre, La République et le cochon, est bien trouvé; il sera certainement vendeur. Mais au terme de ma lecture, il me semble un peu trompeur et surtout frustrant. Car le livre ne traite pas seulement, ni premièrement, de la place du cochon dans la République française, mais plus largement de celles des Juifs. Il montre comment l’intégration des Juifs dans « l’espace public à la française » (p. 76) a été rendue difficile par le souci de la République de leur faire adopter les « normes alimentaires et vestimentaires nationales » (p. 76), notamment de les faire manger à la table commune, tandis que l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les États-Unis les laissaient libres de suivre leurs propres normes, mais les contraignaient à manger à des tables séparées. Cette difficile intégration des Juifs dans la République une et indivisible vient bien pour une part, mais pour une part seulement, de leurs habitudes alimentaires et leur refus de consommer du porc représente l’un, mais seulement l’un, des motifs de cette ségrégation.

D’un autre côté, Birnbaum tend à survaloriser la valeur du cochon dans l’identité française. Certes, « le «porc familial» est loin d’être un mythe » (p. 16); certes, « le porc symbolise la «viande populaire» consommée tant par les paysans que par les ouvriers qualifiés » (p. 17); certes, « de nos jours encore, «le cochon figure parmi les aliments essentiels de la consommation des Français» » (p. 17). Pourtant, les menus des banquets « auxquels assistent le personnel politique » (p. 20) que Birnbaum cite dans son introduction ne comportent jamais que du cochon. Le cochon n’en est jamais le plat unique, mais toujours une viande parmi d’autres; et les viandes n’en sont jamais les seuls mets, mais toujours des mets parmi d’autres.

Se pourrait-il en fin de compte que la République française soit « moins cochonne » que d’aucuns veulent le croire et qu’elle se révèle capable d’accueillir à sa table celles et ceux qui mangent cacher ou halal et même les végétariens?

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