Joseph Ratzinger vs. Hans Küng: Le Jésus de Ratzinger (2)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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« Benoît Ratzinger » (une contraction des deux noms figurant sur les couvertures:  Joseph Ratzinger et Benoît XVI) a consacré deux gros livres à « Jésus de Nazareth »:

  • Joseph Ratzinger Benoît XVI. 2007. Jésus de Nazareth: Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration. Paris: Flammarion. 428 p.
  • Joseph Ratzinger Benoît XVI. 2011. Jésus de Nazareth: De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection. Paris: Ed. du Rocher, Groupe parole et silence. 350 p.

Dans le premier livre, il présente la majeure partie de « la vie publique de Jésus » (qui a duré un an selon les Évangiles synoptiques: Matthieu, Marc et Luc ou trois ans selon l’Évangile de Jean), dans le second, il se concentre sur une seule semaine, une semaine évidemment capitale, la dernière semaine de Jésus. Pour être rigoureux, j’ajoute qu’en 2012 Benoît Ratzinger a publié un troisième livre sur l’enfance de Jésus (c’est le titre de ce livre). Mais lui-même précise qu’il « n’entre pas directement dans l’intention essentielle de ce travail »  puisqu’il ne sert pas à « comprendre la figure de Jésus, sa parole et son agir. » Livre 2: 11

Quel est le Jésus de Benoît Ratzinger?

Benoît Ratzinger annonce clairement son intention. Jésus n’est pas le libéral que d’autres imaginent. Il ne peut pas l’être, car s’il l’était, cela signifierait que l’Église (laquelle? probablement la sienne, l’Église catholique-romaine même si cela reste implicite; mais peut-être qu’il n’y a pour lui d’Église que catholique et romaine) se serait trompée.

« Ce qui est débattu ici, c’est Jésus – qui était-il réellement et que voulait-il vraiment? -, ainsi que la question de la réalité du judaïsme et du christianisme: Jésus a-t-il été en réalité un rabbi libéral? un précurseur du libéralisme chrétien? Le Christ de la foi et, par conséquent, toute la foi de l’Église ne seraient-ils donc qu’une grosse erreur? » Livre 1: 128-129

Benoît Ratzinger va donc trouver le Jésus dont il a besoin en tant que pape (et, je ne veux pas être cynique, sûrement aussi en tant qu’être humain, d’où les deux noms d’auteur Joseph Ratzinger et Benoît XVI), un Jésus religieux, qui vit en communion avec Dieu et qui peut ainsi « apporter Dieu » aux êtres humains:

« [Jésus] vit devant la face de Dieu […], il vit dans l’union la plus intime avec le Père. […] L’enseignement de Jésus ne vient pas d’un apprentissage humain, quelle qu’en soit la nature. Il provient du contact direct avec le Père, du dialogue «face à face» – de la vision de celui qui est dans «le sein du Père» (Jn 1, 18). C’est la parole du Fils. Privée de ce fondement intérieur, elle serait de la présomption. » Livre 1: 26-27

Voilà celui qu’il sait être le « Jésus authentique » Livre 1: 76.

Comment Benoît Ratzinger construit-il son Jésus?

Il faut lui rendre justice, Benoît Ratzinger se fonde sur une lecture minutieuse de la Bible, des évangiles évidemment, mais aussi de l’Ancien Testament, des Actes des Apôtres et des lettres de Paul. Parmi les quatre évangiles, c’est celui que l’on attribue à Jean qui a sa préférence. Car cet évangile « s’en tient à la réalité effective », il nous montre « réellement la personne de Jésus, comment il était » Livre 1: 261

Mais la lecture de ces récits bibliques requiert une interprétation. Benoît Ratzinger en est conscient. Son « livre présuppose l’exégèse historico-critique et utilise ses résultats » Livre 2: 331 (à lire sa bibliographie, les résultats qu’il utilise datent au mieux des années 80, souvent de bien avant). Mais cette interprétation nécessaire de la Bible ne va pas sans risque: elle « peut effectivement devenir un instrument de l’Antéchrist. » Livre 1: 55. Et le travail rigoureux de l’exégète n’est en rien une garantie de vérité: « une haute scientificité est un faible rempart contre des erreurs profondes. » Livre 1: 247. Il faut donc à Benoît Ratzinger « aller plus loin que cette méthode » et chercher « une interprétation proprement théologique. » Livre 2: 331.

Mais que signifie une interprétation « proprement théologique »? C’est une méthode qui permet de prévenir ce que Benoît Ratzinger considère comme des dérives de l’interprétation. C’est une méthode qui place la lecture de la Bible  toujours sous le contrôle de l’Église.

« L’ultime certitude, sur laquelle nous fondons toute notre existence, nous est donnée par la foi – par l’humble fait de croire ensemble avec l’Église de tous les siècles, guidée par l’Esprit Saint. » Livre 2: 129

Cette humilité personnelle semble heureuse. Mais elle se double d’un orgueil institutionnel dangereux. Puisque la foi présuppose de « croire ensemble avec l’Église », puisque seule Église est « guidée par l’Esprit Saint, il n’est plus, il n’est pas possible de lire la Bible hors de, sans ou contre l’Église catholique-romaine.

Les résultas qu’apportent une telle méthode ne sont pas faux. Mais ils sont aussi partiels et partiaux que tous les autres. Deux exemples vont me permettre d’expliqué pourquoi:

  1. Benoît Ratzinger sélectionne toujours les paroles et l’agir de Jésus qui confirment sa thèse; il écarte soigneusement les paroles et l’agir qui l’infirme. Ainsi, il ne traite par exemple d’aucun des miracles de Jésus (ce qui m’a d’autant plus surpris que je ne comprends pas en quoi cela aurait pu desservir son projet). Dans ces deux livres, Benoît Ratzinger présente essentiellement quelques grands événements de la vie de Jésus: « Deux événements marquants de l’itinéraire de Jésus: la confession de foi de Pierre et la Transfiguration » dans le livre 1; « Le crucifiement et la mise au tombeau » et « La Résurrection de Jésus d’entre les morts » dans le livre 2. L’agir de Jésus qui est devenu sacrement ou rite dans son Église: « Le baptême de Jésus » et « La prière du Seigneur » dans le livre 1; « Le lavement des pieds », « La prière sacerdotale de Jésus » et « La dernière Cène » dans le livre 2. Quelques paroles de Jésus: « Le Sermon sur la montagne », « Le message des paraboles »,  « Les grandes images de l’Évangile de Jean » et « Les affirmations de Jésus sur lui-même » dans le livre 1; « Le discours eschatologique de Jésus » dans le livre 2.
  2. Pour paraphraser Benoît Ratzinger, une haute conception de la foi de l’Église est un faible rempart contre des erreurs profondes. L’une de celles qu’il commet (par action ou par omission) peut sembler concerner un point de détail, mais elle me semble significative. Lorsqu’il aborde le dernier repas de Jésus, il le définit comme « la dernière Cène qui devient l’Eucharistie de l’Église » Livre 1: 52. Or si la dernière Cène et l’Eucharistie ont sans aucun doute des liens profonds, il n’est pas juste, ni historiquement, ni exégétiquement, ni même théologiquement de les identifier. La dernière Cène est loin de l’Eucharistie de l’Église, il suffit de relire les évangiles pour s’en convaincre. La dernière Cène ne devient pas l’Eucharistie, au mieux l’Eucharistie prolonge ou perpétue la dernière Cène. Mais pour Benoît Ratzinger, elle l’est forcément, elle doit forcément l’être puisque l’Église catholique-romaine la comprend ainsi. Et Benoît Ratzinger tient cette identification pour tellement évidente qu’il évoque, toujours à propos de ce dernier repas, « la phrase concernant le calice » Livre 2: 155. Mais aucune phrase d’aucun évangile ne concerne « le calice ». Quelque unes concernent une ou des coupe(s). Ce qui n’est pas du tout pareil. Quand Benoît Ratzinger identifie la dernière Cène à l’Eucharistie de son Église ou la coupe des évangiles au calice de son Église, il montre combien sa lecture des évangiles est marquée par la théologie de son Église (ce qui n’est pas un reproche, mais un constat).

La figure de Jésus qu’il propose n’est pas fausse. Mais elle n’est pas non plus celle du Jésus authentique. Elle est partielle, elle est partiale. Ce Jésus est son Jésus et peut-être le Jésus de l’Église catholique-romaine. Mais nous verrons demain que Hans Küng, lui aussi catholique-romain, n’en partage pas la même vision.

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