Römer, T. (2014). L’invention de Dieu. Paris: Ed. du Seuil.

Thomas Römer, spécialiste de la Bible hébraïque, «retrace le chemin du dieu Yhwh qui d’un dieu guerrier du désert devient le dieu unique» (p.325) (l’écriture «Yhwh» signale que c’est un nom que les juifs ne prononcent pas). L’entreprise est pour le moins ambitieuse, mais le professeur à l’Université de Lausanne et au Collège de France l’achève brillamment. Sa méthode est simple à énoncer, mais difficile à mettre en oeuvre: il ne lit pas les récits bibliques «comme des sources objectives», mais en fait une «lecture critique» pour «extraire de leur gangue mythique et idéologique» (p.14) des données qui transparaissent, en dépit d’un gigantesque travail de censure et de réécriture. Car le Dieu au singulier et avec une majuscule du premier verset du premier chapitre du premier livre de la Bible juive, celui qui a créé le ciel et la terre, ne s’est pas révélé au commencement, mais il a été inventé à la fin d’une longue histoire, qui court «de la fin du deuxième millénaire avant l’ère chrétienne jusqu’à l’ère hellénistique» (p.35).

Premier temps: l’invention d’un dieu nommé Yhwh

Le début de l’histoire reste flou. Quelque part dans le sud du Proche-Orient, vers la fin du deuxième millénaire, les nomades Shashou nomment peut-être leur dieu quelque chose comme «Yhwh», un terme proche d’un mot égyptien désignant probablement une montagne. Mais la Bible hébraïque fait de cette histoire une lecture différente: Yhwh est le nom que dieu lui-même révèle directement à Moïse:

«Et Moïse dit à Dieu: “Voici. Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai: le dieu de vos pères m’a envoyé. Et ils me diront: Quel est son nom? Que leur dirai-je?” Dieu dit à Moïse: “Je serai qui je serai/je suis qui je suis.» Exode 3,13-14

Deuxième temps: l’invention d’un dieu d’Israël

On peut imaginer que certains Shashou, les Hapiru (ou les Hébreux), soient parvenus à échapper au pouvoir de l’Égypte, qu’ils aient attribué leur victoire à la puissance de leur dieu clanique Yhwh et qu’ils se soient définis comme le peuple de Yhwh. On peut imaginer qu’ils aient, au tournant du premier millénaire, conclu «une sorte d’union» avec «les tribus regroupées sous le nom d’Israël» (p.112). C’est du moins ce que la Bible hébraïque laisse apparaître quand se fissure l’histoire officielle:

«Yhwh est venu du Sinaï, il s’est levé sur ceux de Seïr, il a resplendi de la montagne de Parân […]. Oui, il aime son peuple. Il devint roi en Yeshouroun, quand s’assemblaient les chefs du peuple ensemble avec les tribus d’Israël.» Deutéronome 33,2-5

Troisième temps: l’invention d’un dieu installé en Israël et en Juda

Apres que Yhwh a été transporté dans un coffre, les deux royaumes d’Israël (au Nord) et de Judas (au Sud) vont le sédentariser et l’installer dans différents sanctuaires, notamment à Shilo (dès le 9e siècle), et à Jérusalem, d’abord comme divinité secondaire dans le temple que Salomon construit pour Shamash/le Soleil (p.133), puis comme divinité principale. La Bible hébraïque garde des traces de ce polythéisme, par exemple lors qu’elle prête à Yhwh les traits d’un dieu solaire, mâtiné d’orage:

«Il s’enveloppe de lumière comme d’un manteau; il déploie le ciel comme une toile. Il fixe sur les eaux ses chambres à l’étage, il prend les nuages pour char, il s’avance sur les ailes du vent. Il fait des vents ses messagers, le feu flamboyant est à son service.» Psaume 104,2-4

Quatrième temps: l’invention d’un dieu un

La suite de l’histoire de l’invention de Dieu est à la fois plus connue et mieux établie. Dès le 7e siècle, on assiste à la «centralisation du culte de Yhwh» (p.261), ce que le second livre des Rois appelle la reforme de Josias. On passe alors de plusieurs lieux de culte et de plusieurs Yhwh locaux (par exemple le Yhwh de Samarie) à «un seul sanctuaire yahwiste à l’intérieur duquel Yhwh est désormais vénéré d’une manière exclusive» qui «s’accompagne de l’exigence d’un amour total et sans partage pour la divinité» (p.269). Dans la Bible hébraïque, le Shema Israël illustre cette nouvelle conception:

«Écoute Israël, Yhwh est notre Dieu. Yhwh est UN. Tu aimeras Yhwh de tout ton coeur, de tout ton être, de toute ta force. Garde-toi de faire monter tes holocaustes en tout lieu que tu vois. Seulement en ce lieu que Yhwh choisira dans UNE de tes tribus, c’est là que tu feras monter tes holocaustes et là tu feras tout ce que je te commande.» Deutéronome 6,4-5

Cinquième temps: l’invention d’un dieu unique

L’invention de dieu s’achève lorsque Cyrus autorise les juifs et leur dieu à quitter leur exil à Babylone (539 avant notre ère). «Le judaïsme devient définitivement une religion mobile de la Diaspora» et Yhwh un «dieu unique, invisible, transcendant et universel» (p.315). La Bible hébraïque le proclame de façon explicite:

«Reconnais-le aujourd’hui, et réfléchis: c’est Yhwh qui est Dieu, en haut dans le ciel est en bas sur la terre; il n’y en a pas d’autre.» Deutéronome 4,39

Question de méthode

Je termine cette recension en évoquant la manière dont Thomas Römer travaille, en utilisant l’exemple des rapports entre «Yhwh et son Ashérah».

  • Tomas Römer signale que le nom propre «Ashérah» est mentionné quarante fois dans les textes bibliques. Or c’est le nom d’une déesse, attestée en Mésopotamie dès le 18e siècle avant notre ère, ainsi que, sous différentes variantes, dans des textes ougaritiques, akkadien et hittite et «dans des inscriptions sud-arabes du premier millénaire avant notre ère» (p.215). En outre, «une divinité du nom d’Ashtar est associée au dieu national Kemosh» (p.213).
  • Dans ce contexte, Thomas Römer formule une hypothèse: «Il est très plausible que Yhwh ait eu, en Juda et sans doute aussi en Israël, une déesse qui lui ait été associée» (p.213).
  • Mais Thomas Römer soulève lui-même une objection: «les textes bibliques ne font pas de lien direct entre Ashérah et Yhwh» (p.216), ce qui s’explique aisément, par le simple fait qu’être «le seul vrai dieu n’autorise guère de partenaire» (p.213). Mais certaines inscriptions et certains artefacts extra bibliques attestent d’«un lien étroit entre Yhwh et Ashérah» (p.216). On peut ainsi lire sur des cruches retrouvées à Kuntillet Ajrud des formules de bénédictions «par Yhwh de Témân et par/son Ashérah» (p.217) et voir une terre cuite des 8e-7e siècles qui présente un «couple assis sur un trône pouvant être interprété comme Yhwh et Ashérah » (p.222). Et la Bible elle-même mentionne la présence d’une statue d’Ashérah dans le temple de Jérusalem (2 Rois 21,7), ainsi qu’un culte rendu à la «Reine du Ciel», un culte interdit par Josias alors même qu’il garantissait le bonheur d’Israël: «depuis que nous avons cessé de brûlé des offrandes à la Reine du Ciel, nous manquons de tout et nous périssons par l’épée et la famine» (Jérémie 44,17-18).
  • Thomas Römer indique que le développement d’un monothéisme strict conduit à éliminer la déesse Ashérah: «Josias sortit de la maison de Yhwh l’Ashérah, qu’il emporta hors de Jérusalem; […] il la brûla dans le Cédron» 2 Rois 22,6. Cependant, les qualités féminines d’Ashérah ne disparaissent pas toutes. Certaines sont transférées à Yhwh. Au retour de l’exil à Babylone, on passe ainsi «d’un dieu guerrier, mâle, à celui d’un dieu maternel qui enfante son peuple» (p.292).

Écouter mon intervention dans l’émission Plus on est de fous, plus on lit, sur Ici Radio-Canada La Première: « Comment nous avons adopté un dieu unique« 

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