Alizart, Mark. (2015). Pop théologie. Paris: Presses Universitaires de France. 336 p. (2/2)

Dans son ouvrage intitulé Pop Théologie Mark Alizart, né le 14 avril 1975 à Londres (pour Marie-Louise Arsenault), philosophe et « acteur de la vie culturelle française » (selon Wikipedia), défend la thèse que « notre postmodernité relève d’un mouvement de Réveil de la foi: celui qui vit le dix-neuvième siècle se passionner pour la Réforme, cinq siècles après Luther » (quatrième de couverture). Il l’étaye en montrant combien les penseurs et la pensée de la modernité et de la postmodernité ont été inspirés par les protestantismes, par le méthodisme en particulier. Je n’y croyais pas non plus. Et c’est pour ça que j’ai acheté, lu et relu ce livre long, précis, convaincant et difficile tout à la fois. (Honnêtement, je ne suis pas sûr d’avoir tout compris, mais l’Université m’a appris à faire semblant.) Pour compléter ma présentation de l’ouvrage dans l’émission de Radio-Canada « Plus on et de fous, plus on lit », j’ai rédigé deux articles sur ce qui concerne la modernité d’abord, sur la postmodernité ensuite.

La postmodernité (dès 1870)

Protestantisme et postmodernité partagent le même fondement, celui du choix; plus de destin ou de nécessité, « le postmodernisme se définit d’abord par ses “choix”: le fait de croire qu’on peut tout choisir, choisir ses produits, choisir son apparence, choisir sa sexualité, sa religion, son genre, et surtout se choisir, se choisir comme produit, ou plutôt se produire, se réinventer, repartir de zéro, renaître, sans racines, sans contraires, sans obligations. » (163); les rêves peuvent devenir réalité; il suffit d’y croire; c’est-à dire d’avoir « la curiosité de se déprendre de soi, le courage de faire confiance à ses rêves » non pas gratuitement, mais pour atteindre « la constance d’une vie saine et morale » (168); comme dans les films, mais aussi comme au cinéma, un art « ontologiquement protestant » ou un catéchisme en soi; jusqu’au moment où la culture devient elle-même une industrie, jusqu’au moment où le mouvement hippie revendique le droit à « échouer à être des individus exemplaires » (176); est-alors le début d’un postmodernisme non-protestant? Non, car la critique vient encore du protestantisme et la réaction aussi, celle d’une Réforme toujours à réformer; « les postmodernes visent seulement à réussir enfin ce que les puritains ont échoué à faire: créer une société de frères unis dans et par l’Aufhebung du Père » (193).

Mais qu’apporte donc le protestantisme? Il supprime les médiations, il permet l’immédiateté. Selon une formule de Karl Marx, (né à Trèves, le 5 mai 1818), il pose ainsi le vrai problème: non pas celui « du combat du laïc avec le clerc extérieur à lui, mais du combat avec le clerc à l’intérieur de lui-même, avec sa nature de clerc » (199); mais sans le résoudre; et Friedrich Nietzsche (né à Röcken, le 15 octobre 1844) de dénoncer un protestantisme qui n’est qu’en apparence une religion de la liberté, qui, au fond, reste soumis à la Loi; le puritain est toujours au risque « d’être surpris par son propre désir, sa propre concupiscence, son propre mensonge », toujours exposé « au retour violent du refoulé » (203); il ne devrait pas, tant le protestantisme prône le lâcher prise, l’abandon en Dieu, en un Dieu qui « se donne à nous comme différence, ou plus exactement que la seule manière d’être fidèle à la foi qu’on peut avoir en lui, c’est de tolérer qu’il diffère à sa venue, puisque c’est dans l’espace et le temps qu’il peut se donner à nous comme Verbe, ou encore comme “nouvelle”. » (218)

La postmodernité poursuit la condamnation protestante de la Loi, scientifique cette fois, une loi « qui condamne la pensée, fût-elle libérée de l’entendement, à circuler dans l’espace clos du réel et de l’imaginaire » (219); la foi consiste encore une fois à lâcher prise, ici à arrêter « d’interpréter le monde de l’extérieur pour laisser librement les associations le transformer de l’intérieur » (220); le monde est à décrypter et c’est en le « réécrivant que le monde et l’homme sont rachetés » (228).

Si Luther liait la justification à la vocation, si le Réveil la liait à la formation de l’intériorité, la postmodernité la lie à l’information; ce qui change, c’est qu’il s’agit là d’un « processus immanent, qui ne dépend d’aucun sujet, et dont tous les sujets dépendent » (228-229); ce qui ne change pas, c’est la nécessité de la compréhension de soi, par delà « les flux de désir et de langage pré-individuels qui font et défont le Soi » (231); selon Jacques Lacan (né à Paris, le 13 avril 1901), « c’est Luther qui découvre que le Moi n’est pas le maître dans sa propre maison » (232); il n’y a qu’une seule manière de « sortir de l’état de péché », en reconnaissant « qu’il est impossible de sortir de l’état de péché » (234); reconnaissance, aveu, c’est du langage qu’il ne s’agit plus de comprendre « comme un medium qui donnerait accès à l’ego de manière transparente, fût-ce dans le creux de ses manques et de ses lapsus, mais comme l’étoffe même du Moi » (235); il faut s’en souvenir, le protestantisme est non seulement la religion de la sortie de la religion, mais aussi la religion de la sortie du besoin de religion; Dietrich Bonhoeffer, (né à Breslau, le 4 février 1906) le formule en paradoxe: « si un monde où les religions se meurent est non seulement inévitable, mais in fine, souhaitable, c’est dans la mesure où il offre à l’homme l’occasion de vivre encore plus saintement qu’un monde où l’idée de Dieu est vivace » (241-242); que l’on ne s’y trompe pas le désenchantement protestant du monde est positif: il est sa démagification; que reste-t-il alors? Walter Benjamin (né à Berlin, le 5 juillet 1892) apporte la solution; il reste alors l’allégorie qui « a le pouvoir d’abolir la coupure de la représentation entre les mots et les choses, de faire en sorte que les mots deviennent choses et les choses mots » (250), de faire advenir le Royaume de Dieu.

Il est encore beaucoup question de pensée et de penseurs, mais le protestantisme se retrouve aussi dans le style de vie des sociétés postmodernes, en bien comme en mal: la postmodernité se révèle ascétique et puritaine: elle veut en terminer avec ce qu’elle considère « comme une certaine forme de décadence, déjà, d’hypocrisie, d’abstraction » (256); la postmodernité est matérialiste: elle « ouvre la voie à l’accumulation du capital symbolique » (264); et l’art contemporain prend des accents protestants quand il devient l’art contre l’art, quand il dénonce l’idée même d’œuvre, de musée, d’artiste, d’art; la foi qu’il a en lui-même lui permet de s’affranchir de la Loi, de toute loi, d’opérer « une Réforme à l’intérieur de l’art » (282).


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