J’ai besoin d’un Dieu qui me rende capable d’aimer

Depuis longtemps, Alain Souchon est l’un de mes sociologues préférés. Sa chanson «Ultra moderne solitude» dresse par exemple un bilan sans concession de la société de consommation: «On nous propose d’avoir des quantités d’choses qui donne envie d’autre chose». En 2005, il devient aussi l’un de mes religiologues préférés, lorsqu’il chante «Et si en plus, y a personne» (paroles d’Alain Souchon et musique de Laurent Voulzy; l’album s’appelle La vie Théodore et ce Théodore est Théodore Monod, une grande figure du protestantisme français, à qui Alain Souchon consacre l’une de ses chansons ce qui n’est pas indifférent).

Sa chanson dresse un réquisitoire impitoyable contre quatre religions («Arour hachem», «Béni soit Dieu» évoque le judaïsme, «Inch Allah», «Si Dieu le veut», l’islam, «Alléluia», «Louez Dieu», le christianisme et «Hare Krishna», «Salutations à Krishna», l’hindouisme) ou, au moins contre certains aspects maléfiques de ces religions: «têtes inclinées», «peurs souhaitées», «démagogues», «revolvers», «balles traçantes», «femmes ignorantes», «enfants orphelins», «plaisir de zigouiller», etc. Et il pose la question: en eux-mêmes, ces comportements sont inhumains, mais que valent-ils si, en plus, il n’y a pas de Dieu pour les justifier?

Le croyant que je suis s’est toujours senti interpellé par cette chanson, par cette question. Et le théologien que je suis a souvent trouvé utile de la faire écouter, de la faire analyser, de la faire discuter dans les Églises protestants que j’ai fréquentées (catéchisme des adolescents, culte) et dans mes cours à l’Université. Et le théologien croyant que je suis estime que la chanson et sa question prennent une valeur particulière en ce lundi 16 novembre, trois jours après les attentats de Paris et de Saint-Denis, cinq jours après les attentats à Beyrouth, dix-sept jours après l’attentat contre l’avion russe dans le Sinaï et au milieu de tant de violence passées, présentes et futures.

En cinq temps, à partir de la chanson d’Alain Souchon, je tente d’articuler un discours théologique sur la question récurrente de la violence des religions (cette récurrence est de la faute aux religions).

Premier temps: Quel est l’effet des religions selon Alain Souchon?

Si les religions ont des effets positifs (elles produisent des prières empressées, des jolis cantiques, elles secrètent des antidouleurs, elles provoquent tant de compassion), elles produisent aussi des effets négatifs: elles endorment ; elles légitiment la violence et l’oppression. Sur ces deux points, les quatre religions (christianisme, hindouisme, islam judaïsme) sont à égalité.

Deuxième temps: Quelle est la responsabilité de Dieu dans les effets négatifs des religions?

S’il existe un Dieu et qu’il est méchant, alors, il est logique (sinon normal) que les religions soient maléfiques. Il faut alors refuser de suivre un tel Dieu et se démarquer des religions. Mais, demande Alain Souchon aux croyant-e-s, si en plus (en plus que personne ne devrait faire d’un Dieu méchant son Dieu), Dieu n’existe pas? Alors il n’y a plus aucune justification à la violence et quand elles sont maléfiques, les religions n’ont d’autre justification que le vieux plaisir de zigouiller.

Troisième temps: Alain Souchon a-t-il tort?

Malheureusement, il a raison. Car les religions, toutes les religions (pas seulement les autres, la mienne aussi) endorment; elles deviennent l’opium du peuple quand elles admettent l’injustice et qu’elles invitent à ne pas y résister. Car les religions, toutes les religions (pas seulement les autres, la mienne aussi), légitiment la violence, toujours «pour le plus grand bien» de celles et de ceux qu’elles persécutent.

Quatrième temps: Qu’est-ce qui change si le ciel est vide? Si, en plus, il n’y a personne?

Si cela ne change rien, cela prouve que les religions sont des créations humaines; et si elles produisent du mal, c’est alors la responsabilité des êtres humains. Mais si cela change quelque chose, c’est encore pire! Car cela signifie que c’est Dieu qui veut, demande, permet, laisse, autorise, justifie, favorise, exige, recommande, préfère (dans des versions plus dures ou plus douces) la violence et l’engourdissement des consciences.

Cinquième temps: Finalement, le ciel est-il vide ou y a-t-il quelqu’un?

Il est impossible de répondre avec certitude à cette question. La proposition «Dieu existe» reste indécidable. Alain Souchon l’exprime parfaitement: «Il y a tant de questions et tant de mystères».

Sixième temps : Au bout de ce parcours, qu’est-ce que je crois?

Je crois que je suis, moi aussi, capable de provoquer la peur et la torpeur, d’utiliser de revolvers, des balles traçantes et des armes de poing; que je suis, moi aussi, tenté de rendre les femmes ignorantes et les enfants orphelins; que je suis, moi aussi, tellement rempli du vieux plaisir de zigouiller qu’il me faut un Dieu bon (bon jusqu’à pardonner à ses bourreaux plutôt que d’appeler à la vengeance) pour me rendre capables de compassion et me donner la force et le courage de lutter contre toutes les douleurs, pour me permettre de serrer toutes les mains et toujours avec douceur.

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