Appropriation protestante d’une cathédrale catholique

Pour les quatre jours d’un cours intensif sur « Les figures vétérotestamentaires de la cathédrale de Lausanne » à l’Université de Lausanne avec ma collègue Ruth Ebach (Bible hébraïque), je propose quatre billets appliquant deux concepts à la mode — l’appropriation culturelle et la culture de l’annulation — à cet édifice. Que celles et ceux que les deux expressions fâchent pourraient ou devraient lire ces quatre courtes chroniques, ne serait-ce que pour savoir si leur colère est fondée !


Construite sur un siècle entre 1150 et 1250 comme cathédrale de l’évêché savoyard de Lausanne, Notre-Dame-de-Lausanne (voir la page Wikipédia) devient protestante en 1536, quand Berne occupe le Pays de Vaud, lui impose le protestantisme et y interdit la célébration de la messe. Aussitôt, le protestantisme, porté par les autorités politique et religieuse, s’approprie donc très matériellement les biens catholiques, dont le plus symbolique, la cathédrale.

Mais ce n’est pas si simple.

La question du propriétaire

Car en 1536, la cathédrale appartient-elle vraiment à l’Église catholique romaine ? Certes, elle a été bâtie par et pour l’Église catholique romaine, selon ses conceptions théologiques et pour son usage liturgique. Mais cette Église en était-elle pour autant le propriétaire légitime ? Je n’ai pas toutes les réponses, mais j’ai des questions : qui a payé la construction ? Les évêques, certes — mais de quoi ou de qui tiraient-ils leurs revenus ? — et des quêtes auprès des fidèles. Qui a mis à disposition le lieu, qui a fourni les matériaux ? Qui a bâti, pierre après pierre, la cathédrale ? Qui l’a décorée, qui a peint la pierre, sculpté de bois, agencé le verre ? L’Église catholique romaine n’était-elle pas plus gestionnaire que propriétaire de la cathédrale de Lausanne ? Et même si l’évêque était aussi comte et qu’il exerçait le pouvoir temporel sur son diocèse, cette information du pasteur-historien Édouard Diserens semble l’indiquer :

« Un nouvel évêque venant [à la Cathédrale] de la ville basse pour être intronisé devait s’arrêter, avec la procession, devant la porte Saint-Étienne ; là, il promettait aux autorités de la ville de respecter ses franchises ; la première d’entre elles consistait à reconnaître que “tant le Bourg que la Cité étaient la dot et l’alleu de la Sainte Vierge”. Autrement dit, Marie était l’unique propriétaire de Lausanne. Le rôle de l’évêque se bornait à administrer les biens de la Sainte Vierge. » Édouard Diserens, Cathédrale de Lausanne. Guide du pèlerin. Cabédita, 1998, page 13.

Selon cette logique, la cathédrale appartenait à la Vierge et l’évêque en exerçait la gestion sur un mandat confié par les autorités de la ville de Lausanne. Celles-ci étaient donc en droit de changer de gestionnaire et de confier la gestion de leur cathédrale à une autre Église, protestante en l’occurrence, sans en perdre la propriété. Il reste à savoir ce que la Vierge a pensé de cette transition ! Et ce qu’en pensait le peuple à qui ni l’évêque, ni Berne, ni les réformateurs, Pierre Viret en tête, ni les autorités n’ont rien demandé.

Rendre à la communauté

La gestion protestante de la cathédrale de Lausanne a été au moins aussi exclusive que sa gestion catholique. L’Église protestante s’est très vite et très bien approprié le bâtiment, extérieur et intérieur. Il l’a transformé pour l’adapter à sa propre théologie et à la liturgie de son culte, devenu la seule manière légale et légitime de célébrer Dieu (j’y reviendrai dans mon troisième billet « Appropriation civile d’une manière protestante de s’asseoir. »). Mais il a su finir par y accueillir le catholicisme.

Anecdotiquement en 1802, pendant la brève période où Lausanne devient la capitale de la Suisse. La messe est célébrée dans le chœur de la cathédrale — un chœur encore séparé de la nef par le mur du jubé, un chœur que le protestantisme n’utilise d’ailleurs pas — pour permettre aux délégués des cantons catholiques de vivre leur foi.

Occasionnellement, en 1975 pour célébrer le 700ème anniversaire de la cathédrale et en 1990 quand une centaine de moines et moniales cistrecien·nes ont été invités pour fêter le 900ème anniversaire de Bernard de Clairvaux.

Plus symboliquement ensuite en 2004, quand l’Église évangélique réformée du canton de Vaud invite l’Église catholique romaine à célébrer la messe dans la cathédrale de Lausanne. La cathédrale accueille alors chaque année une messe catholique de l’Avent, le Noël orthodoxe le 6 janvier, chaque mois « un service religieux organisé par d’autres communautés », des offices œcuméniques, etc., ce qui me semble être signe de bonne gestion spirituelle d’un édifice religieux (voir le site du « Ministère de la cathédrale de Lausanne« ).

Bonne gestion, car il n’y a plus d’ambiguïté sur la propriété de la cathédrale de Lausanne. Elle revient au canton de Vaud qui la met à la disposition de l’Église évangélique réformée et qui peut « après consultation de l’EERV » l’attribuer « à d’autres usagers » si elle n’est plus nécessaire à l’Église protestante (Loi sur les relations entre l’État et les Églises reconnues de droit public, 2010 : art. 20 à 23). Outre son usage cultuel, la cathédrale de Lausanne accueille quelqeus cérémonies politiques laïques, une intense vie culturelle, dans un rapport plus ou moins étroit avec le protestantisme, le christianisme, la religion ou la spiritualité (découvrir le programme des activités à la cathédrale de Lausanne).

En conclusion

  • Une cathédrale de Lausanne protestante relève-t-elle d’un processus d’appropriation culturelle ? Oui ! En 1536, le protestantisme s’est bien approprié la cathédrale de Lausanne. Mais cette appropriation est restée plus culturelle que matérielle. Elle est une appropriation d’usage, d’usage exclusif, mais pas de possession.
  • Faut-il annuler le protestantisme de la cathédrale et la rendre au catholicisme ? Ouvrir la cathédrale à l’expression de diverses sensibilités religieuses, spirituelles et culturelles me semble préférable. Car c’est ainsi qu’elle peut revenir au peuple qui en est le véritable et légitime propriétaire.

Après avoir lu l’excellent ouvrage Judith Lussier, Annulé(e). Réflexions sur la cancel culture, Montréal, Cardinal, 2021, je précise que ni l’Église catholique-romaine, ni la communauté juive, ni la paroisse de la cathédrale, ni les musées lausannois n’ont demandé à récupérer quoi que ce soit (ajout le 6 janvier 2023).

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