Foi et 6 sens

«Est-il bien de faire autant attention à ce que l’on mange?»

Le quotidien français La Croix me demande de répondre à la question: «Est-il bien de faire autant attention à ce que l’on mange?» L’entretien paraîtra «dans quelque temps».

J’en profite pour réfléchir. Et comme tous les universitaires qui réfléchissent (il y en a quelques un·es), je préfère mettre en question la question plutôt que d’y répondre. Et je mets cette question doublement en question:

Qu’est-ce que «faire autant attention»?

S’il y a des extrêmes qui sont clairs (et encore, sont-ils toujours si clairs que cela?), le «autant» est une question de point de vue.

  • Un extrême serait de ne pas faire du tout attention à ce que l’on mange. Tout ce qui entre ferait ventre! Ce point de vue pourrait être motivé par une nécessité physiologique: ne pas mourir de faim ; par une maladie psychique, la boulimie par exemple; par un principe philosophique — on attribue à Socrate l’adage «il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger» — ou spirituel: le détachement impose aux moines et moniales bouddhistes, plutôt végétarien·nes, de manger de la viande si c’est ce que les gens mettent dans leurs bols.
  • L’autre extrême serait de faire scrupuleusement attention à ce que l’on mange. Ce point de vue pourrait être motivé par une maladie psychologique — comme l’anorexie, ou l’orthorexie — ou par une maladie spirituelle — un désir de perfection qui fait par exemple de la gourmandise un péché mortel auquel se condamne celui ou celle qui mange trop, trop tôt, trop cher, trop vite ou trop soigné —.
  • Entre les deux extrêmes on pourrait faire un peu attention à ce que l’on mange, très attention à ce que l’on mange, moins ou plus attention à ce que l’on mange, etc.

Chacun·e aura tendance à situer le «autant» en fonction de sa propre position et de ses propres convictions. Et nous aurons tou·tes tendance à penser que les autres font «trop» attention à ce qu’ils ou elles mangent et que nous faisons «normalement» attention à ce que nous mangeons.

Qu’est-ce qui est «bien»?

Cette mise en question pose la question des critères. J’en identifie au moins trois:

  1. Est-ce qu’il est «bien» de respecter une norme médicale, de manger uniquement ce qui est bon pour la santé?
  2. Est-ce qu’il est «bien» de respecter une norme éthique, de manger uniquement ce qu’il est juste de consommer?
  3. Est-ce qu’il est «bien» de respecter une norme gustative, de manger uniquement ce que l’on aime manger?

Des réponses

Je suis un universitaire, je mets en question les questions. Mais il m’arrive aussi d’apporter des réponses. Et quand j’ai des doutes, je cède parfois à la tentation d’assurer mes réponses en m’appuyant sur la Bible. Et pour cet article, je vais m’appuyer sur trois citations tirées des lettres de l’apôtre Paul; bien que vieilles de 2000 ans, elles restent toujours d’actualité!

  1. Comme Paul, je crois que «ce n’est pas un aliment qui nous rapprochera de Dieu: si nous n’en mangeons pas, nous n’avons rien de moins; si nous en mangeons, nous n’avons rien de plus» Le Nouveau Testament, première lettre de Paul aux Corinthiens chapitre 8, verset 8. Vous pouvez supprimer «Dieu» et le remplacer par le «Bien», la «Perfection», la «Vérité», etc. J’en tire comme principe que j’ai le droit de ne pas faire attention à ce que je mange et que j’ai exactement le même droit d’y faire un peu ou beaucoup attention.
  2. De fait, il me semble que nous faisons tou·tes au moins un peu attention à ce que nous mangeons. Avec Paul, je crois que «tout est permis, mais [même si] tout n’est pas utile; [que] tout est permis, [même si] tout n’est pas constructif.» Le Nouveau Testament, première lettre de Paul aux Corinthiens chapitre 10, verset 23. J’en tire comme principe qu’il peut être utile de faire attention à ce que l’on mange. Et qu’il peut être constructif de concilier les trois critères de la santé, de l’éthique et du goût. J’essaye donc de manger ce que j’aime, tout en me préoccupant de ma santé et des conséquences de mon mode d’alimentation sur la Création, de l’impact de ma manière de consommer sur les autres êtres vivants, qu’ils soient humains, animaux ou végétaux.
  3. J’écris «j’essaye de concilier», car, comme Paul, je sais que «je ne fais pas le bien que je veux, mais je pratique le mal que je ne veux pas.» Le Nouveau Testament, lettre de Paul aux Romains chapitre 7, verset 19

Pain de la terre, pain du ciel

Dans le cadre de la Fête du blé et du pain organisée cet été à Echallens (près de Lausanne), je propose une exposition intitulée « Pain de la terre, pain du Ciel ». Elle est visible en visite libre du 15 juillet au 26 août de 8h à 20h30 dans le temple de la paroisse réformée d’Echallens . Vous pouvez vous y rendre et la voir « pour de vrai ». Mais, puisque des gens du monde entier suivent mon blogue (quel orgueil dans la formulation!), je la propose aussi en exposition virtuelle que pouvez visiter en cliquant sur l’affiche.


  • L’expression « Pain de la terre, pain du Ciel » est empruntée à l’exposition tenue au Musée de l’hospice du Grand-Saint-Bernard en 2012 (visiter le site du Musée et voir l’exposition) et au livre publié par Pierre Rouyer en 2012 aux Éditions du Grand-Saint-Bernard.
  • Pour la fête du blé et du pain, la paroisse réformée d’Echallens célèbre sur le thème du pain deux cultes et une célébration intercommunautaire les dimanches 12, 19 et 26 août à 9h45 (en découvrir le programme).

Du sel et des pécheurs malades; 2 prédications

Certaines paroisses me confient la responsabilité de prêcher; et certaines paroisses font figurer ma prédication sur leur site Internet.

En voici deux, l’une prononcée à l’Esprit sainf à Lausanne, un « lieu-phare » de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud et l’autre à Bois-Colombes, dans la paroisse d’Argenteuil, Asnières, Bois Colombes et Colombes de l’Église protestante unie de France.

On peut les lire ou les télécharger – et les garder pour un dimanche sans culte! – sur les sites du lieu-phare et de la paroisse en cliquant sur le titre de chaque prédication.

  • « Être le sel de la terre » Prédication à partir de Matthieu 5,13, Marc 9,49-50 et Luc 14,34-35 (10 février 2018)

Ça commence comme ça…

« Un homme partit de Dorigny pour se rendre à Bex, auprès de Pasteure Marcelle, une femme connue pour son intelligence, sa sagesse et sa clairvoyance. Quand il arriva devant elle, il lui dit :

  • Pasteure Marcelle, toi qui es connue pour ton intelligence, ta sagesse et ta clairvoyance, dis-moi comment être le sel de la terre ?
  • Homme, répondit Pasteure Marcelle ! Quand tu cuisines, pourquoi ajoutes-tu du sel à tes plats ?
  • Pour renforcer leur goût, dit l’homme.
  • Et bien va et fais de même ! Donne du goût à la vie ! Donne du goût à ta vie, à la vie de tes proches et à la vie de celles et ceux que tu rends lointaines et lointains ! Et pour ne pas oublier ta tâche, prends une cuillère de sel et dissous-la dans un peu d’eau ! Seulement, garde-toi bien de boire ce breuvage ! Et quand tu auras fait cela, reviens me voir ! »

Ça commence comme ça…

« Le chapitre 9 de l’Évangile attribué à Matthieu raconte des histoires de gens divers : des histoires d’hommes et des histoires de femmes, des histoires d’adultes et des histoires d’enfants, des histoires de malades et des histoires de bien portants, des histoires d’individus et des histoires de foules, des histoires de disciples de Jésus et des histoires disciples de Jean, des histoires de pharisiens et des histoires de collecteurs d’impôts.

Matthieu 9, ce sont des histoires de maladie, mais surtout des histoires de guérison. Des guérisons aux motifs divers : une guérison demandée, celle des deux aveugles ; une guérison espérée, celle de la fille d’un chef ; une guérison par défi, dans le cas du paralysé ; une guérison par compassion, dans le cas des foules blessées et abattues ; une guérison en plus, dans le cas du démoniaque muet qui retrouve la parole quand son démon le quitte ; même une autoguérison, dans le cas de cette femme qui perd son sang. »


P.S. Lorsqu’il s’agit de prédication, le texte n’est que la partition; il ne dit rien de l’interprétation par la prédicatrice ou le prédicateur.

Une boîte d’œufs comme microcosme d’un monde idéal

Une boîte d’œufs pour confesser ma foi:

« Je crois en un monde ou les œufs blancs et les œufs bruns vivent ensemble.

Je crois en un monde où les œufs cassés ont leur place.

Je crois en un monde où les œufs qui sont dans la lumière ne font pas d’ombre aux autres oeufs.

Je crois en un monde où le sexe des œufs n’a pas d’importance.

Je crois en un monde qui aide les œufs à tenir debout. »

Se fier à un réseau ou à un Dieu quand il est «non fiable»?

Aujourd’hui, le théologien du quotidien s’essaye à faire de la théologie à partir de sa connexion réseau.

Voici l’information qu’il a obtenue lorsqu’il a tenté de se connecter à «eduroam», le réseau des Universités.

Il met l’image en mots: le réseau n’est pas fiable, mais on lui propose de s’y fier. Étrange paradoxe! (Ou alors c’est qu’il doit se fier au fait que le réseau ne soit pas fiable; «on vous aura prévenu, vous n’aurez pas de surprise, une chose au moins est digne de confiance, le réseau ne sera jamais fiable!»)

Et la théologie dans tout cela? Elle se niche dans l’adjectif «fiable» et dans le verbe «se fier». Car «se fier» égale «faire confiance» et «faire confiance» égale «croire». Et « croire » concerne bien la théologie. De manière générale, croire, c’est faire confiance; en théologie chrétienne, croire, c’est faire confiance à Dieu. Et si l’on s’y fie, c’est qu’on croit qu’il est fiable, fidèle, crédible ou digne de confiance. Dans le Nouveau Testament, la première lettre à Timothée le formule en ces termes:

«Elle est digne de confiance, cette parole, et mérite d’être pleinement accueillie par tous : Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs dont je suis, moi, le premier.» (Nouveau Testament, première lettre à Timothée, chapitre 1, verset 15)

Si la foi est confiance, elle est aussi fidélité. Parce que Dieu se montre fiable, celui ou celle qui lui fait confiance doit se montrer fidèle. Dans la Bible juive, le livre du prophète Osée exprime la relation entre Israël et son Dieu en matière de fidélité conjugale. Dieu, qui est fidèle, dit de son peuple qui le trompe (ici, le peuple est féminin, c’est le «elle»; vision patriarcale où Dieu est fidèle, donc un homme, où c’est seule la femme peut être adultère…):

«Je lui ferai rendre compte des jours des Baals auxquels elle brûlait des offrandes: elle se parait de ses anneaux et de ses bijoux, elle courait après ses amants et moi, elle m’oubliait! – oracle du SEIGNEUR. Eh bien, c’est moi qui vais la séduire, je la conduirai au désert et je regagnerai sa confiance.» (Bible juive, livre d’Osée, chapitre 2, versets 15-16)

Et le théologien du quotidien a lui-même développé l’idée d’une éducation chrétienne comme éducation à la confiance. Voici un extrait d’un article paru dans les Cahiers de l’ILTP, la revue de l’Institut lémanique de théologie pratique: O. Bauer — Une éducation à la foi, de la foi, dans la foi et par la foi — 2017:

«Comme toutes les religions, le christianisme donne lui aussi un sujet et des objets spécifiques à la foi. Le théologien allemand Rudolf Bultmann en rappelle la spécificité : “Le propre de la foi chrétienne est de reconnaître Jésus comme Seigneur (reconnaître signifie ici: ‘tenir pour certain’) en même temps qu’on confesse le miracle de sa résurrection” (Bultmann, 1976: 73). Être chrétien, c’est donc faire confiance à Dieu, sans pouvoir en donner d’autres justifications, ni d’autres raisons que d’affirmer : “Je tiens pour vrai que Dieu s’est montré absolument fidèle, puisqu’il a ressuscité Jésus que des hommes avaient crucifié”. C’est donc la fidélité de Dieu qui provoque la confiance du chrétien. Et c’est donc bien la foi reçue passivement (fides qua creditur) qui lui permet de croire. Mais cette dimension passive de la foi chrétienne s’accompagne d’une dimension active. Car la fidélité de Dieu exige qu’en retour, le chrétien se montre lui aussi fiable (Ortigues, sans date : 2). J’ajoute que ce critère de fiabilité (ou de crédibilité) vaut tout autant pour les croyances, les dogmes, les éthiques, les praxis (fides quae creditur). Pour pouvoir être crus, il faut que les contenus de la foi soient crédibles, c’est-à-dire qu’ils s’intègrent aux savoirs partagés et répondent aux exigences des contextes sociaux et culturels particuliers. En même temps, il faut qu’ils restent fidèles (nous restons dans le champ sémantique de la foi) à l’Évangile, dans ses interprétations chrétiennes confessionnelles.»

Et si vous vous posez encore des questions sur sa connexion réseau (vous ne devriez pas, car seule la théologie importe), sachez que le théologien du quotidien a cliqué sur «se fier»! Sachez aussi qu’il s’efforce d’être plus rigoureux dans sa foi!

Le Christ se trouve-t-il dans le pain ou dans le sel?

La théologie pratique part toujours d’une expérience. Laissez-moi vous raconter celle que je viens de faire!

Le pasteur Jean-François Ramelet m’invite à prêcher à l’Esprit sainf, lieu phare de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, dans un cycle de cultes sur le goût. Je choisis d’évoquer le sel. Et je décide de partir d’un petit verset dans lequel trois évangiles font dire à Jésus: «Vous êtes le sel de la terre.» (Matthieu 5,13), «Ayez du sel en vous!» (Marc 9,49-50) et «Le sel est une bonne chose.» (Luc 14,34-35).

Le samedi précédent ma prédication (le culte a lieu le samedi soir), je me rends à Saint-François pour le culte consacré à l’acide. Au moment de la Cène, j’ai la surprise de découvrir que le pain a un goût de safran (pour celles et ceux qui connaissent, c’est une cuchaule).

Lundi en terminant ma prédication, je réalise que je suis un peu dur avec le sel. Je dis en substance que trop de sel est mauvais pour la santé, pour la foi et pour la terre. Je suggère donc de célébrer la Cène avec du pain sans sel. Après avoir vérifié que l’on va trouver du pain sans sel, l’idée est acceptée.

Mardi matin, je reçois un courriel d’un officiant laïc. Il craint que la célébration de la Cène avec du pain sans sel soit mal vécue. Car les trois évangiles font aussi dire à Jésus: «Si le sel perd son goût, il ne sert à rien et il ne reste plus qu’à le jeter.» Je reconstruis son raisonnement : un pain sans sel, c’est un pain sans goût; donc un pain sans sel, c’est un pain sans Christ.

Mercredi matin, nous avons une conversation téléphonique et nous clarifions le malentendu. Nous garderons le pain sans sel et je présenterai dans le culte la raison qui me l’a fait choisir.

L’expérience se termine ici et la théologie pratique s’en empare.

Le Christ est-il dans le pain où dans le sel? La théologie pratique répond que la question n’est pas pertinente. Dans une perpective protestante réformée, le Christ n’est présent ni dans le pain, ni dans le sel. S’il est présent dans la Cène, il l’est dans le geste de partager une nourriture. Peu importe que le pain soit de la cuchaule ou du pain de campagne; peu importe qu’il soit assaisonné de safran; peu importe qu’il soit avec ou sans sel; et même, peu importe que ce soit du pain ou un autre aliment! Mais l’expérience montre que le goût des aliments n’est pas sans importance. Pour l’officiant laïc, il n’est pas indifférent que le pain contienne ou ne contienne pas du sel. Plus généralement, manger du pain, du riz ou de la noix de coco n’a pas la même valeur théologique.

Samedi soir, j’espère qu’en mangeant du pain sans sel, les célébrantes et les célébrants ressentiront un manque et qu’ils auront envie de devenir le sel de la terre. Pour saler, un peu, la terre, pour donner du goût à la vie, faire fondre les regards, les mots et les gestes qui glacent, assaisonner les débats, conserver ce qui risque de pourrir. J’espère qu’ils et elles auront envie d’offrir le sel de leurs larmes, de leur sueur et de leur sang.

Comme le culte a lieu ce soir, je ne sais encore rien de l’effet d’une Cène célébrée avec du pain sans sel.