Les relations entre sport et religion

« Si l’on admet que le sport est une religion – quel que soit le sens que l’on donne à ce terme –, il devient légitime de se demander comment il s’articule avec d’autres religions – qu’elles soient instituées, populaires, implicites, civiles – ou d’autres quasi-religions. Nous allons envisager tour à tour quatre modèles, classés en fonction de l’étroitesse des liens entre le sport et la religion. Nous ne perdrons pas notre objet de vue et nous allons appliquer chaque modèle aux relations que le Canadien – l’organisation sportive qui nous intéresse – avec l’Église catholique – l’institution religieuse archi-majoritaire au Québec.

Notons que les deux premiers modèles ne distinguent pas le sport de la religion, ni la religion du sport, alors que les deux derniers consacrent l’autonomie du sport et de la religion. Quel que soit le modèle retenu, la question de l’articulation du couple sport-religion avec d’autres dimensions de la société – culture, politique, économie – reste ouverte.

Notons que les deux premiers modèles ne distinguent pas le sport de la religion, ni la religion du sport, alors que les deux derniers consacrent l’autonomie du sport et de la religion. Quel que soit le modèle retenu, la question de l’articulation du couple sport-religion avec d’autres dimensions de la société – culture, politique, économie – reste ouverte.

1. Inclusivisme

Le premier modèle propose une relation où le sport et la religion sont inclus l’un dans l’autre, d’où l’appellation d’inclusiviste. Ce type de relation présente deux variantes, l’une où le sport est un aspect de la religion, l’autre où c’est la religion qui est un aspect du sport. Que le sport soit un simple aspect de la religion, cela signifie qu’il se vit dans le cadre d’une religion, qu’il doit être cohérent et congruent avec les principes de cette religion. Pour le croyant, il est une occasion d’affirmer publiquement sa foi – une confession dont l’impact est multiplié par la médiatisation dont bénéficie les événements sportifs –, par des gestes explicites – faire un signe de croix à l’entrée de la patinoire, s’agenouiller pour  prier sur la piste… – par le choix de ses vêtements – porter un foulard pour dissimuler ses cheveux sur un terrain ou sur un tatami, soulever son maillot pour montrer sa camisole où figure le message «Jésus t’aime» – ou par le refus de pratiquer l’athlétisme le dimanche ou de jouer au hockey durant les fêtes  juives. Pour les institutions religieuses, le sport devient alors souvent un outil pédagogique pour transmettre une religion, pour enseigner, apprendre et exercer le comportement qu’elle réclame ou promeut. Nous pensons ici en particulier aux jésuites et à leur éducation visant à former l’être humain dans sa totalité, corps, cœur, esprit et âme – mens sana in corpore sano – par la gymnastique d’abord, par le sport ensuite, aux protestants américains et à leur concept de Muscular Christianity – dont sont notamment issues les salles de sport du YMCA et le basket-ball, inventé par le Canadien James Naismith, diplômé en théologie du collège presbytérien de l’Université Mc Gill à Montréal – au pape Jean-Paul II – sa fin pathétique nous l’a fait oublié – qui «avait une piscine installée dans sa résidence, qui pratiquait le ski pour se détendre des exigences de son métier [qui] tenta de fournir quelque leadership et quelques directions regardant l’Église et les sports [… qui] délivra plusieurs enseignements significatifs à propos du sport» [Kerrigan 1992 : 253]. Mais à l’inverse, il est possible de faire de la religion un simple aspect du sport, à l’instrumentaliser pour en faire un outil au service du sport. Ainsi Maradona attribuait à la mano de Diosle but qu’il marqua de la main contre l’Angleterre en quart de finale de la Coupe du Monde de football au Mexique en 1996. Certains sportifs ne recourent à la religion – le signe de croix par exemple – qu’afin d’optimiser leurs performances à l’instar de l’entraînement, de la diététique ou du dopage – prier avant de jouer devrait-il être considéré comme une tentative de tricher ? Mais plus profondément, les aspects religieux permettent à l’industrie du sport, d’augmenter la légitimité de son produit – peu nombreux sont les athées ou les agnostiques qui ne croient pas aux dieux du stade – et surtout de fidéliser une clientèle – qui se rend au stade comme elle se rend, ou se rendait, à l’église, au temple, à la mosquée ou à la synagogue.

2. Syncrétisme

Le syncrétisme représente le deuxième modèle que nous voulons prendre en compte. En christianisme, la notion, définie comme «l’amalgame du christianisme et des religions traditionnelles» [Chanson 2001] est connotée péjorativement. Elle correspond à une «polémique théologique entretenue par ceux qui opposent un christianisme authentique et originel à un christianisme “syncrétiste” qui se serait constitué sous l’influence d’apports païens et qui, comme tel, se serait transmis jusqu’à l’époque présente» [Sabatucci 2007a]. Mais, en suivant la définition classique – «fusion de deux ou plusieurs religions, de deux ou plusieurs cultes, en une seule formation religieuse ou cultuelle» [Sabatucci 2007b], – le syncrétisme correspond simplement – et de manière beaucoup plus neutre – à la confusion de deux entités – ici le sport et la religion – conduisant à créer une nouvelle entité – qui ne serait, ici, ni le sport ni la religion – mais quelque chose d’autre avec cependant des traits spécifiques empruntés à l’un et à l’autre. Dans une perspective syncrétiste, le sport et religion sont totalement confondus créant une nouvelle entité, une véritable, authentique et originale religion du sport. Les Jeux Olympiques nous semblent représenter l’exemple le plus abouti de ce syncrétisme. Pierre de Coubertin – qui n’a jamais caché que l’Olympisme était avant tout une religion, c’est-à-dire une «adhésion à un idéal de vie supérieure, d’aspiration au perfectionnement» [« Pierre de Coubertin » 2008] – et ses successeurs à la tête du Comité International Olympique ont certes créé une nouvelle religion sur la base d’éléments – croyances, symboles, termes, rites, etc. – empruntés aux religions gréco-romaine, judéo-chrétienne, germano-scandinave – peut-être aussi, au fil du temps, à d’autres moins occidentales –, en les réorganisant, les réinterprétant, les adaptant et les complétant en fonction du contexte et de l’objectif propre des Jeux. Mais ils ont en même temps créé un nouveau sport, totalement différent de tout ce qui s’était fait auparavant.

3. Dimorphisme

La troisième manière de mettre en relation sport et religion serait d’envisager ce que l’historien Cornelius Jaenen a appelé le «dimorphisme». Parlant des réponses que les Amérindiens adressèrent aux missionnaires chrétiens venus leur apporter le christianisme, il expliquait «comment un membre des Nations Premières pouvait adhérer à la fois à la nouvelle religion et au système de croyances traditionnel» [Jaenen 1985: 185]. Parmi une typologie de huit réponses possibles – du «rejet agressif» à «l’acceptation complète» –, «la majorité des prétendus convertis a répondu par un “dimorphisme religieux”, « qui est le fait d’accepter en même temps à la fois les anciennes manières [ways] et la nouvelle religion, chacune étant séparée et utilisée selon les circonstances et les besoins» [James 1999: 4-5]. Si le syncrétisme revient à confondre le sport et la religion, le dimorphisme au contraire «maintient une “compartimentalisation”, particulièrement quand les croyances sont mutuellement contradictoires» [James 1999: 4-5]. Le dimorphisme permet donc de choisir parmi les croyances de l’une ou l’autre religion, celles qui permettront d’affronter la vie et de faire face aux situations. Dans un modèle dimorphique, le sport et la religion ne sont plus confondus. Ils restent distincts, séparés, mais ils sont articulés. Pour que le dimorphisme soit possible, il faut au moins qu’existe – condition sine qua non– une zone commune entre les deux religions. Sa taille peut varier. Les points communs peuvent être rares ou plus nombreux, mais ils doivent exister. Et c’est sur ces fondements partagés que peuvent se déployer les croyances diverses et même contradictoires. Sur fond de commune espérance ou de croyance partagée en un destin ou en une providence, un dimorphisme entre le sport et la religion permettrait à celui ou celle qui le pratique de vivre les valeurs d’amour, de respect et de solidarité, et d’exprimer des pulsions de haine et de violence. Nous ne voulons pas préjuger dans quelle culture, chacun vivra l’amour et la violence. Certains se défouleront dans un stade et aimeront à l’église, mais d’autres exerceront leur violence dans la religion et leur solidarité dans le sport…

4. Exclusivisme

Enfin, la religion et le sport pourraient n’avoir aucun point de rencontre. Une telle position, radicalement exclusiviste, obligerait chacun à choisir entre le sport et la religion. Dans son œuvre littéraire, Montherlant exclut la religion – en l’occurrence le christianisme – au nom de sa conception du sport. À la morale du christianisme, une morale des faibles et des médiocres et des revanchards – «Comme le Christ qu’elle s’est choisie, si l’humanité et crucifiée, c’est qu’elle le veut bien. Et tu peux toujours lui crier, comme avec bon sens les pharisiens : “Tu n’as qu’à descendre de ta croix.”» [de Montherlant 1954 : 147] –, il oppose la morale du sport, une morale des vainqueurs qui peuvent se permettre la générosité. «À l’intérieur de la force, il y a place pour tout: les reculades, l’oubli, la gentillesse, la charité, les nerfs, les toxines, les vertiges… Et tout cela, dangereux sans la force, avec elle devient excellent. À l’intérieur de la force est le rire. À l’intérieur de la force est le jeu. À l’intérieur de la force est la liberté. Celui qui connaît sa force connaît le paradis.» [de Montherlant 1954 : 148]. Montherlant tend à faire du sport la vraie religion : «Les partants du 500 [mètres ; une course] se mettent en place. Peyrony sautille, avec un visage grave, aux paupières baissées, de garçon qui se rend à la table de communion. Oui, c’est cela, une dignité de jeune officiant: ce qui est naturel puisque sa religion est ici. Et son corps dans tous ses détails, tout ce qui le touche, sont de qualité supérieure, comme il convient à ce qui approche d’un autel» [de Montherlant 1954 : 138]. La différentiation radicale du sport et des religions et leur autonomisation peuvent avoir deux effets contraires : supprimer le divin au nom des capacités de l’humain, ou réintroduire un divin que devient l’humain transcendé. « Toute la question sera de savoir comment est conçu au cours du temps ce pouvoir, et son partage entre l’humain et le divin, pouvoir surhumain donné par les dieux, donc divin, ou pouvoir créé par l’homme, donc humain. » [Garassino 1992 : 67]. C’est dans ce modèle et dans cette perspective que le sport devient alors un rival pour la religion, qui l’a souvent perçu comme une menace pour son dieu. La religion a cherché – ou plutôt certaines religions ou certaines tendances dans les religions ont cherché – à exclure le sport, parce qu’elle le jugeait idolâtre. Ainsi si l’hellénisme a toujours promu le sport, le judaïsme s’est longtemps montré réservé à son égard. Les Grecs prônaient l’idéal de la beauté, la nudité de l’athlète imposée et glorifiée par l’olympisme, l’intégralité du corps. Mais les juifs privilégiaient l’idéal de la pureté, la nudité vécue dans la honte de la Genèse et la circoncision. Cependant, il nous aussitôt ajouter qu’au 12e s., dans son Traité des aphorismes médicaux de Moïse et dan son Traité de conservation de la santé, le rabbi Moshé ben Maimon – plus connu sous le nom de Maimonide – soulignait « le rôle bénéfique des exercices physiques dans l’équilibre des fonctions générales de l’organisme » [Talmud 2006]. Et le christianisme a parfois partagé les réticences de son aîné en religion. Dans ses tendances les plus rigoristes – toujours restées marginales –, il lui est arrivé de condamner le sport en des termes très sévères. Au début du 3e s., Tertullien – un Père de l’Église – prévenait les croyants. «Là où il y a plaisir, il y a passion ; autrement le plaisir serait insipide. Là où il y a passion, arrive aussi la jalousie ; autrement la passion serait insipide. […] Avouez aussi avec moi qu’il est indigne de vous de regarder ce qui se passe dans le stade, les coups de pied, les coups de poing, les soufflets et les mille insolences qui dégradent la majesté de l’homme, image de Dieu. Vous ne parviendrez jamais à approuver ces courses insensées, ces efforts pour lancer le disque, et ces sauts non moins extravagants; jamais vous ne louerez cette vigueur inutile ou fatale, encore moins cette science qui travaille à nous donner un corps nouveau, comme pour réformer l’œuvre de Dieu. Non, non, vous haïrez ces hommes que l’on n’engraisse que pour amuser l’oisiveté des Grecs. La lutte est une invention du démon» [Tertullien 198 : XV et XVIII]. Pour sa part, jamais en reste d’une polémique, Saint Jean Chrysostome, évêque de Constantinople au 4es. aurait qualifié de «satanodrome» l’hippodrome de sa ville ! De manière plus contemporaine, nous percevons ce sentiment de menace quand un responsable religieux regrette qu’un enfant sportif manque une rencontre de catéchèse en raison d’un entraînement ou d’une rencontre, alors qu’il se montrera plus disposé à accepter qu’un jeune musicien manque la même activité pour cause de répétition ou de concert. »

Olivier Bauer

(tiré de Bauer, O. (2009). Le Canadien de Montréal est-il une religion? Dans O. Bauer & J.-M. Barreau (dir.), La religion du Canadien de Montréal (p. 29-80). Montréal: Fides.)

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