chocolat

« Une légèreté céleste. Du chocolat à se damner »

Depuis quelques temps, on voit en Suisse cette publicité pour le chocolat Kägi Mäx. Je la reproduis avec quelques commentaires:

Publicité Kägi Mäx. Crédit: Olivier Bauer

Je l’ai soumise aux étudiant·es de mon cours « Introduction à la théologie pratique » à l’Université de Lausanne. La discussion a été animée.

À la question: « Cette affiche constitue-t-elle une pratique théologique? », les étudiant·es ont répondu:

« Non. Comme elle vise à vendre du chocolat, c’est une pratique commerciale ou économique. »

À la question: « Quelle représentation de l’Absolu propose-t-elle? », ils et elles ont notamment répondu:

« C’est du folklore religieux, inspiré d’un catholicisme occidental. L’ange et le démon sourient, signe de leur connivence. La limite entre le ciel et la terre ou l’enfer reste floue. »

À la question: « Que faudrait-il pour que cette affiche devienne une pratique théologique? », ils et elles ont eu de la peine à répondre qu’il faudrait l’utiliser dans une activité théologique: un culte, une rencontre d’éducation chrétienne… ou un cours d’introduction à la théologie pratique!

Ensemble, nous avons retrouvé deux références à des images bibliques, mais avec des distinctions majeures.

Michel Ange (1481-1482). Le jugement dernier (détail). Rome, Chapelle Sixtine

Mais sur la publicité Kägi Mäx, la transmission va de la terre (ou de l’enfer) vers le ciel.

Lukas Cranach l’Ancien (1513). Adam et Ève (détail). Würzburg, Mainfränkisches Museum

Mais sur la publicité Kägi Mäx, la tentation va de l’homme vers la femme.

Ce n’est «Pâques» du chocolat!

Dieu soit loué, le carême finit toujours par prendre fin et Pâques succède toujours à Vendredi-saint! Et le dimanche de Pâques, plus question de se priver. Ce jour-là, les chrétiens, qu’ils aient ou non jeûné, passent à table. Du chocolat, évidemment. Mais pas seulement! Car si «ce n’est Pâques du chocolat», c’est que la résurrection est aussi transmise autrement, dans d’autres nourritures comme des pains briochés en veux-tu en voilà (Kulich, Paska, Lämmele, Colomba, etc.), des œufs durs (rouges comme ceux que Marie aurait laissés au pied de la croix et que le sang de Jésus aurait teintés) ou des viandes (agneau, cabri, jambon), des betteraves rouges en Haïti.
Mais pourquoi diable, Pâques et la résurrection sont-ils (aussi mais pour certains surtout ou uniquement) une affaire de goût? Je crois, profondément presque viscéralement, que c’est d’abord pour en faire goûter la nécessité. Comme le rappelle le philosophe français Olivier Assouly (dans Les nourritures divines), manger est un besoin vital et quotidien. En inscrivant Pâques dans des pratiques alimentaires, le christianisme s’assure donc (pourvu que ça dure!) de rendre cette fête à la fois inévitable et nécessaire. Il est facile de ne pas croire à la résurrection, il est difficile d’échapper aux goûts de Pâques. C’est ensuite pour faire goûter l’immédiateté de la résurrection. Comme l’exprime l’écrivain suisse Georges Haldas (dans Mémoire et Résurrection), on «accède à l’éternité vivante» (ce sont ses mots) non pas après la mort, mais ici et maintenant. Et des aliments qui entrent, plaisent, nourrissent et ressortent paraissent le moyen idéal pour le signifier.
Mais que diable la résurrection a-t-elle à faire, précisément, avec ces goûts-là? Ce sont toutes des nourritures à forte valeur symbolique des nourritures qui reçoivent leur valeur de trois systèmes symboliques qui tous, astucieusement combinés donnent son sens à Pâques:

  • Une symbolique religieuse: consommer de nourritures que valorise le judéochristianisme, les œufs du Seder, le pain et le vin du Repas du Seigneur;
  • Une symbolique culturelle: consommer des nourritures qu’une culture valorise, les betteraves rouges en Haïti;
  • Une symbolique cosmique: consommer les nourritures de saison, agneau printanier nouveau-né, jambon enfin arrivé à maturité, pain gonflé par le levain, «pourriture noble», additif vivant qui fait revivre ce qui est mort.

Pâques n’est donc pas anecdotiquement une histoire de goût. Il l’est substantiellement, y compris pour le chocolat. Mais justement, comment choisir son chocolat? Je vous suggère de le prendre suffisamment amer pour ne pas oublier la cruauté de la crucifixion, mais suffisamment sucré pour vous donner le goût de la résurrection.
Joyeuses Pâques!

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