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Un péché masculin et petit-bourgeois

Le péché est un concept théologique souvent mal compris. Dans mes études de théologie, on m’a enseigné que pécher, c’est prétendre se réaliser soi-même, « se faire un nom » selon l’expression des hommes qui construisent la tour de Babel (Livre de la Genèse, chapitre 11, verset 4).

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché concerne les gens qui se sont réalisés eux-mêmes et les gens qui se sont fait un nom. Ou plutôt les gens qui ont l’orgueil de penser qu’ils peuvent se réaliser et se faire un nom. Cette théologie du péché vaut seulement pour eux. J’écris « eux » parce que cette théologie est surtout celle que défendent des hommes, particulièrement des hommes blancs, particulièrement des théologiens blancs diplômés de l’Université. Bref des petits-bourgeois. Bref des gens comme moi. Bref, ceux, et celles aussi, qui définissent cette théologie du péché. Et je souligne le courage qu’il faut pour faire du péché ce qui nous tient le plus à cœur.

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché ne peut pas être celle des personnes qui n’ont jamais eu la possibilité de réaliser leur potentiel ni pour des personnes qui aimeraient être appelées par leur nom. Cette théologie ne vaut rien pour elles. Pire, elle renforce leur asservissement. Poussée jusqu’au bout, elle les empêche même d’exister. J’écris « elles » parce que les victimes de cette théologie sont d’abord des femmes. Des femmes et des membres des Tiers — et Quart — Mondes ; des femmes et des handicapés ; des femmes et des minorités ethniques ; des femmes et des minorités sexuelles. Et particulièrement des femmes LGBTIQ, handicapées, pauvres et « de couleur ».

Nous avons besoin d’une théologie du péché qui en libère pas qui y enferme.

Soit je respecte la Bible, soit je respecte les femmes

J’aime la période d’examen à l’Université, car les étudiant.e.s me font mesurer l’efficacité de mon enseignement et surtout ils/elles m’enseignent de nouvelles choses.

Cette session, deux examens tournaient autour de la question des femmes: la théologie féministe pour un étudiant de Bachelor et la place des femmes dans les Églises évangéliques pour une étudiante de Master. Plusieurs textes bibliques ont été évoqués, ceux qui accordent un statut inférieur à la femme. J’en cite cinq. Je vous préviens, ils font très mal paraître la Bible. Mais être chrétien ne doit pas empêcher d’être lucide. La Bible, ce n’est pas que ça, mais la Bible, c’est aussi ça!

Les trois premiers textes prescrivent le rôle et le comportement des femmes dans l’église:

Mais toute femme qui prie ou prophétise tête nue fait affront à son chef ; car c’est exactement comme si elle était rasée. Si la femme ne porte pas de voile, qu’elle se fasse tondre ! Mais si c’est une honte pour une femme d’être tondue ou rasée, qu’elle porte un voile! (Première lettre aux Corinthiens chapitre 11, versets 5 et 6)

Comme cela se fait dans toutes les Églises des saints, que les femmes se taisent dans les assemblées: elles n’ont pas la permission de parler; elles doivent rester soumises, comme dit aussi la Loi. Si elles désirent s’instruire sur quelque détail, qu’elles interrogent leur mari à la maison. Il n’est pas convenable qu’une femme parle dans les assemblées. (Première lettre aux Corinthiens chapitre 14, versets 34 et 35)

Quant aux femmes, qu’elles aient une tenue décente, qu’elles se parent avec pudeur et modestie : ni tresses ni bijoux d’or ou perles ou toilettes somptueuses, mais qu’elles se parent au contraire de bonnes œuvres, comme il convient à des femmes qui font profession de piété. Pendant l’instruction la femme doit garder le silence, en toute soumission. Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de dominer l’homme. Qu’elle se tienne donc en silence. (Lettre à Timothée chapitre 2, versets 9 à 13)

Le quatrième texte qui précise les rapports entre un mari et sa femme:

Femmes, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur. Car le mari est le chef de la femme, tout comme le Christ est le chef de l’Eglise, lui le Sauveur de son corps. Mais, comme l’Eglise est soumise au Christ, que les femmes soient soumises en tout à leurs maris. (Lettre aux élections Éphésiens chapitre 5, versets 22 à 24)

Et le cinquième texte porte sur la possibilité et la manière pour une femme d’être sauvée:

C’est Adam, en effet, qui fut formé le premier. Ève ensuite. Et ce n’est pas Adam qui fut séduit, mais c’est la femme qui, séduite, tomba dans la transgression. Cependant elle sera sauvée par sa maternité, à condition de persévérer dans la foi, l’amour et la sainteté, avec modestie. (Première lettre à Timothée, chapitre 2, versets 14 et 15)

Que faire de ces textes? Les déchirer ou les brûler?

Certains (le langage épicène serait ici malvenu) les appliquent sans difficulté; ils les utilisent pour justifier, pour renforcer leur pouvoir de mâle. Certain.e.s cherchent à les relativiser: ils auraient été insérés tardivement dans le texte biblique, ajoutés par une main inconnue et ne seraient donc pas vraiment la Bible, ne refléteraient donc pas exactement la volonté de Dieu (moi non plus, je ne vois pas bien la logique).

Évidemment, aucune des deux positions ne me satisfait. Évidemment, je crois qu’il faut être beaucoup plus clair.

Soit je respecte la Bible, soit je respecte les femmes, mais je ne peux pas respecter les deux en même temps. À moins que je renonce à lire les textes bibliques comme le dernier mot de Dieu sur toutes les choses du monde, mais que je les lis comme des récits où des personnes disent comment elles vivent, veulent vivre ou devraient vivre quand elles croient qu’elles reçoivent leur vie d’ailleurs (d’un Dieu pour celles qui ont écrit la Bible). C’est parfois magnifique (y compris sur la femme), c’est parfois désespérant.

Les textes sont magnifiques quand les auteurs dépassent leurs contextes, leurs limites, leurs bassesses, leurs médiocrités et me rendent plus humains. C’est ainsi, c’est alors que la Bible est inspirée, qu’elle devient Parole de Dieu. Ce sont ces textes que j’aime lire et faire lire. Mais même les textes les plus désespérants ont une valeur, celle de nous mettre en garde: aujourd’hui comme hier et avant hier, aujourd’hui comme demain, nous attribuons à Dieu, nous justifions au nom de Dieu nos contextes, nos limites, nos bassesses, nos médiocrités.

Quand l’orgueil gonfle ma tête et enfle mes chevilles, quand je suis absolument certain d’avoir raison, je me demande parfois comment on jugera mon avis (cet article par exemple) dans 20 ou 50 ans (si quelqu’un le relit). On dira au mieux que j’ai été partiel et partial: « un homme de son époque! » Et on aura raison. J’aimerais seulement qu’on ajoute: « un bon homme de son époque ». Mais je ne suis pas sûr que je le mérite.

Sur la terre mais pas comme au ciel: femme et religion

Lors du dernier colloque des étudiant-e-s de cycle supérieur de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal, j’ai eu l’occasion d’écouter l’exposé de Hyacinthe Kihandi Kubondila qui rédige sa thèse de doctorat sur la « Mariologie africaine » (pour ceux qui ne le savent pas, la mariologie, c’est la « science de Marie »). Il aimerait proposer aux femmes catholiques africaines une figure de Marie qui ne fasse pas l’apologie de la soumission (je résume sans doute mal et certainement trop succinctement son intention).

Je dirais que c’est une drôle d’idée. Pourquoi vouloir garder Marie à tout prix (mais oui, j’ai aussi une culture cinématographique) alors que la Bible proposent comme modèle d’autres figures féminines indépendantes qui réalisent les promesses de Dieu?

  • Comme Ève qui permet à Adam de découvrir la vraie vie.
  • Comme Sara dont Dieu récompense le rire par une grossesse.
  • Comme Déborah qui gouverne le peuple d’Israël pendant 40 ans.
  • Comme Esther qui, en exil à Babylone, sauve le peuple juif.
  • Comme Marie de Magdala (l’autre Marie) qui la première témoigne de la résurrection;
  • Comme Prisca, Apphia, Phoébée, Nymphe et d’autres femmes responsables des premières communautés chrétiennes.

En même temps, je comprends l’intention de Hyacinthe Kihandi Kubondila. Et je lui souhaite de réussir. En contexte catholique, il est certainement plus réaliste de vouloir changer la manière de voir Marie plutôt que de prétendre lui substituer n’importe quelle autre figure féminine.

Mais ce n’était pas vraiment l’objet de mon article. L’exposé de Hyacinthe Kihandi Kubondila et la discussion avec mes collègues Diana Dimitrova et Fabrizio Vecoli  aura été pour moi l’occasion de prendre conscience d’un paradoxe: inclure des déesses dans son panthéon (comme l’hindouisme) ou vénérer Marie et canoniser des saintes ne signifie pas qu’une religion donne aux femmes l’égalité à laquelle elles ont droit. Au contraire, ai-je presque envie d’écrire, ce sont peut-être les Églises les plus patriarcales quant à leur conception de l’Absolu qui sont le moins patriarcale dans leur fonctionnement. À l’image de beaucoup d’Églises protestantes et de certains courants du judaïsme pour lesquels « il n’y a plus ni hommes, ni femmes » (au moins sur le plan des responsabilités). Ce qui a pour effet retour de rapidement dé-patriarcaliser la conception de l’Absolu, de le/la repenser père et mère, fils et fille, esprit et sagesse.

La déification ou la sanctification de la femme ne servirait-elle qu’à cacher la misère son asservissement? Ou à faire croire qu’elle suffirait à le compenser? Mais ne devrait-il pas en être « sur la terre comme au ciel »?