gourmandise

Des glaces qui respectent vos convictions, toutes vos convictions

Les glaces Professor Grunschnabel respectent les valeurs spirituelles de celles et ceux qui mangent comme ils ou elles croient (voir sur mon blogue la page: On mange aussi comme on croit). Et elles le font savoir! Énonçons brièvement ces options spirituelles que les glaces Professor Grunschnabel prétendent satisfaire:

  • Pour celles et ceux qui font de l’alimentation un lieu de spiritualité: elles sont « 100% végétale » et même « végan ».
  • Pour celles et ceux dont la religion a des conséquences sur l’alimentation: elles sont exemptes de bœuf (hindouisme), elles sont parve (judaïsme), elles sont halal (islam).

Publicité pour les glaces « Professor Grunschnabel » (détail). Crédit: Patricia Bauer

Quant aux mentions « sans lactose » et « sans gluten », elles concernent la santé, pas la spiritualité.

Pourtant la gourmandise n’est pas un péché (ni un vilain défaut) [Gourmandise 2/2]

Un entretien sur la gourmandise pour la radio suisse Couleur 3 (émission La Suisse dévisse) me donne l’envie et l’occasion d’en parler sur mon blogue.

Un Catholique gourmand est un pécheur. Et c’est ce qui a inspiré au célèbre boulanger français Lionel Poilâne (1935-2002) et à ses amis, l’idée de demander au pape – non plutôt de le supplier – de remédier à cet état de fait. Et d’écrire cette lettre ouverte:

« Parce que ni l’histoire ni l’étude des mœurs n’apportent la preuve que le gourmand ne saurait s’arrêter de manger…
Parce que ni la conscience populaire, ni la littérature, ni l’étude sociologique n’apportent la preuve que le gourmand ignorerait le partage…
Parce que ni la religion, ni la philosophie n’apportent la preuve que le gourmand, dans ses pratiques, affecterait les valeurs humaines ou familiales…
Et parce qu’enfin, dans ses œuvres pacifistes, le gourmand, supposé “bon”, fait triompher la qualité sur la quantité…
Avec humilité, nous vous demandons, très saint Père, sachant que la suppression du septième péché est inconcevable, de modifier sa traduction dans la langue française…
Aussi la présente nous incite à vous suggérer la substitution, dans le texte français du mot “gourmandise” par “gloutonnerie”. »

On attend encore la réponse du pape ou des papes, puisqu’il y en a eu déjà trois depuis cette date…
En attendant, déclarons heureux les Protestant.e.s, ont remplacé les sept péchés capitaux par les dix commandements. Car si ceux-ci condamnent l’idolâtrie, prescrivent de respecter le sabbat, interdisent le meurtre, l’adultère, le vol, le faux témoignage (entre autres), ils n’évoquent pas, ils n’évoquent jamais la nourriture. En adoptant les dix commandements, les Protestant.e.s ont ainsi refusé de faire de la gourmandise un péché, qu’il soit véniel ou capital!


Pour mémoire, voici les dix commandements selon le chapitre 20 du livre de l’Exode (il en existe une autre version dans le chapitre 5 du livre du Deutéronome):

1Alors Dieu prononça toutes ces paroles : 2Je suis le SEIGNEUR (YHWH), ton Dieu ; c’est moi qui t’ai fait sortir de l’Égypte, de la maison des esclaves. 3Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. 4Tu ne te feras pas de statue, ni aucune forme de ce qui est dans le ciel, en haut, de ce qui est sur la terre, en bas, ou de ce qui est au-dessous de la terre, dans les eaux. 5Tu ne te prosterneras pas devant ces choses-là et tu ne les serviras pas ; car moi, le SEIGNEUR (YHWH), ton Dieu, je suis un Dieu à la passion jalouse, qui fais rendre des comptes aux fils pour la faute des pères, jusqu’à la troisième et la quatrième génération de ceux qui me détestent, 6mais qui agis avec fidélité jusqu’à la millième génération envers ceux qui m’aiment et qui observent mes commandements. 7Tu n’invoqueras pas le nom du SEIGNEUR (YHWH), ton Dieu, pour tromper : le SEIGNEUR ne tiendra pas pour innocent celui qui invoquera son nom pour tromper. 8Souviens-toi du sabbat, pour en faire un jour sacré. 9Pendant six jours tu travailleras, et tu feras tout ton ouvrage. 10Mais le septième jour, c’est un sabbat pour le SEIGNEUR, ton Dieu : tu ne feras aucun travail, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni tes bêtes, ni les immigrés qui sont dans tes villes. 11Car en six jours le SEIGNEUR a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui s’y trouve, et il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le SEIGNEUR a béni le sabbat et en a fait un jour sacré. 12Honore ton père et ta mère, afin que tes jours se prolongent sur la terre que le SEIGNEUR, ton Dieu, te donne. 13Tu ne commettras pas de meurtre. 14Tu ne commettras pas d’adultère. 15Tu ne commettras pas de vol. 16Tu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain. 17Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain ; tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui appartient à ton prochain.

Comment la gourmandise est devenue un péché… [Gourmandise 1/2]

Un entretien sur la gourmandise pour la radio suisse Couleur 3 (émission La Suisse dévisse) me donne l’envie et l’occasion d’en parler sur mon blogue.

C’est au christianisme que l’on doit l’invention du concept de gourmandise. Car on lui doit l’invention d’un nouveau rapport religieux à la nourriture, un rapport qui ne concerne plus la consommation ou l’abstinence de certains aliments, mais qui met en garde, de manière générale et absolue, contre le plaisir que procure le goût. Les interdits ne portent donc plus (ou presque plus ou plus seulement) sur des aliments particuliers, mais plus largement sur la manière de les consommer. En christianisme, les principes qui régissent la manière de se nourrir ne relèvent plus d’une distinction entre des nourritures pures et impures, comme l’établit le judaïsme par exemple, mais d’une exigence de modération ou de tempérance. Elle devient ainsi une question morale avant tout. Conséquence directe de cette moralisation de l’alimentation, le christianisme va inventer puis imposer le péché de gourmandise. En voici les principales dates:

Vers le milieu du 4e siècle, Évagre le Pontique (un « Père du Désert ») fait de la gourmandise « le vice principal laissé en héritage par Adam », le premier des huit vices qui menacent les moines. Et c’est un autre moine, Jean Cassien qui, dans ses Institutions cénobitiques (écrites vers 420), qui en donne la première définition:

« C’est un démon, une pulsion mauvaise qui pousse les moines à renoncer à l’abstinence en mangeant hors des heures des repas, à trop manger ou à rechercher des saveurs qui flattent son goût. » Vincent-Cassy, M. (1993). « Un péché capital. » In C. N’Diaye (éd.), La gourmandise. Délices d’un péché (p. 18‑30). Autrement: page 20.

À la fin du 6e siècle, Grégoire le Grand dresse une liste des vices en bousculant l’ordre défini par Évagre le Pontique. Il fait de l’orgueil le premier péché, un péché dont découle tous les autres, et relègue la gourmandise en queue de liste, « en avant-dernière position avant la luxure qu’elle échauffe » (Vincent-Cassy, 1993: 21). Dans ses Morales sur Job, il élargit la définition de Cassien et expose cinq façons différentes de commettre le péché de gourmandise: praepopere (trop tôt), laute (trop cher), nimis (trop), ardenter (avec trop d’envie), studiose (avec trop de soin).

En 1215, lorsque le quatrième concile de Latran impose la confession orale obligatoire pour tous, le confesseur demande au pécheur potentiel s’il a mangé « avant l’heure, plus qu’il n’en faut, avidement, somptueusement, avec recherche, avec la parole » (Vincent-Cassy, 1993: 25). Cette définition confirme la moralisation du rapport chrétien à l’alimentation. Il n’en va plus de savoir ce que mange le chrétien, mais s’il s’est laissé dominé par sa faim en mangeant trop, trop tôt, ou avec trop de plaisir des nourritures trop riches ou trop bonnes.

À la fin du 13e siècle, l’Église catholique fixe à sept le nombre des péchés capitaux et les classe par ordre de gravité décroissante: « orgueil, avarice, luxure, colère, gourmandise, envie et acédie (paresse) » (Vincent-Cassy, 1993: 24). On aura remarqué que la gourmandise est remontée d’un rang et qu’elle figure maintenant à la cinquième place.

Paradoxalement, la création du concept de « gourmandise » aura eu pour effet collatéral d’éduquer le goût des chrétiens.

« Par ses prescriptions et ses interdits, l’Église catholique a inculqué aux fidèles, de génération en génération, l’existence de normes à respecter en matière alimentaire. Puissance pédagogique et autorité morale incontournables, l’Église a marqué de son empreinte les nombreux traités de civilité contemporains. Or, des scènes de repas du Christ aux repas en commun des ordres religieux, elle a fait de la table un lieu majeur du commerce social entre les hommes. Autant le grignotage entre les repas, la prise de nourriture en cachette et la gloutonnerie demeurent condamnés, autant le partage, la convivialité et les bonnes manières sont valorisées. Autrement dit, le plaisir gourmand est légitime dans le cadre d’un repas réglé. Au sens propre, l’enseignement de l’Église a conduit à une gastronomie gourmande: le plaisir de la bonne chère n’est accepté qu’à partir du moment où il respecte des règles, au premier rang desquelles figurent la bonne tenue à table et la nécessaire convivialité. En faisant éloge de la modération et de la décence à table sans condamner les plaisirs gustatifs et œnologiques, l’Église catholique a accompagné les élites occidentales dans “un processus de civilisation de l’appétit” qui proscrit le goinfre mais valorise le gourmet. » Quellier, F. (2010). Gourmandise histoire d’un péché capital préface de Philippe Delerm. Paris, A. Colin: pages 100-101