Jeûne

Carême et Ramadan

On me demande (« on » étant Ici Radio-Canada, Première) la différence entre carême et ramadan. Voici ce que je peux écrire:

Tous les deux sont des temps de jeûne pour raison religieuse. Mais:

  • Le carême (les 40 jours qui vont du mercredi des cendres à la nuit de Pâques, sans compter les dimanches) est affaire de nourriture: il est interdit de manger gras (viande, sucre, œufs, etc.).
  • Le ramadan (les 28 jours du neuvième mois du calendrier musulman) est affaire de temps: il est interdit de manger entre le lever et le coucher du soleil.

Pour le plaisir et le sérieux, j’ajoute une citation de l’historien de l’alimentation Jean-Louis Flandrin (lire sa biographie sur l’Encyclopedia Universalis), qui compare le carême du Moyen Âge au ramadan.

« Au bas Moyen Âge et à la Renaissance, la réglementation s’était focalisée sur deux points seulement: le jeûne et l’abstinence. Le jeûne, au départ, c’était ne pas manger du tout pendant une période plus ou moins longue, à l’imitation du jeûne de quarante jours du Christ dans le désert. Pendant le haut Moyen Âge, il y a eu trois périodes de quarante jours de jeûne: une avant Pâques (qui et restée notre carême), une de la Saint-Martin à Noël et une, plus équivoque après la Pentecôte. À ces trois carêmes s’ajoutaient d’autres courtes périodes de jeûne comme les quatre-temps, les vigiles de certaines grandes fêtes, etc. Et le jeûne consistait à ne pas manger avant la tombée de la nuit, comme les musulmans le font toujours pendant le Ramadan – avec cette différence que l’abstinence de viande, voire de toute autre nourriture que le pain et l’eau rendait les nuits de ces jeûnes chrétiens bien moins réjouissantes que les nuits du ramadan. » Flandrin, Jean-Louis. L’ordre des mets. Paris: O. Jacob, 2002. 59-60


À propos du jeûne, lire aussi sur mon blogue: Ça jeûne et ça ne fait rien!

Ça jeûne et ça ne fait rien!

Alors que débute le Carême, je cherche à plaire à l’immense majorité de celles et ceux qui ne le font pas et à déculpabiliser les chrétiens qui éprouveraient quelques remords à en faire partie.

À quoi bon jeûner? À quoi bon se priver? À quoi bon suivre le Carême, faire le Ramadan, respecter la Cacherout? À quoi bon se priver pour toujours, pour un mois, pour un jour? À quoi bon s’interdire la viande mais s’autoriser le poisson? À quoi bon s’interdire le porc, mais s’autoriser le bœuf? À quoi bon renoncer au sucre, parce qu’il est solide, mais consommer du sirop d’érable parce qu’il est liquide? À quoi bon se permettre de manger la nuit, mais s’obliger à jeûner le jour? À quoi bon se refuser un steak le vendredi? À quoi bon manger gras le mardi et maigre le mercredi? À quoi bon être végétarien, végétalien ou frugivore? À quoi bon faire preuve de tempérance? À quoi bon consommer avec modération? À quoi bon manger cru, manger moins, manger rien?
À quoi bon? Ou pourquoi? Ou plutôt pour qui? Pour moi? Oui, sans doute. Car il est bon pour moi que je ne mange pas ce que je n’aime pas, que je mange ce qui me fait me sentir mieux, ou peut-être, dans une version franchement masochiste, que je me prive de ce que j’aime. Mais pour qui d’autre? Pour «les autres», sans plus de distinction? À quoi bon? Me priver du superflu pourrait-il leur assurer le nécessaire? Pour Dieu? À quoi bon? Pourrait-il éprouver du plaisir à ce que je me prive du mien? À quoi bon jeûner? À quoi bon se priver?
Jeûner ne rend ni les gens, ni le monde meilleur. Remarquez, ne pas jeûner non plus! Devant Dieu, peu importe que je me prive un peu, que je me prive un temps ou que je mange de tout, que je mange toujours. Littéralement, ça ne fait rien, ça ne change rien à l’affaire, «rien à l’à faire», rien à qui je suis vraiment. Déjà Paul l’a écrit:

« Ce n’est pas un aliment qui nous rapprochera de Dieu: si nous n’en mangeons pas, nous ne prendrons pas de retard; si nous en mangeons, nous ne serons pas plus avancés. » (1 Corinthiens 8, 8).

Alors à quoi bon manger? À quoi bon jeûner? À quoi bon, sinon pour soi-même. Car le profit ou le danger est toujours pour celui ou celle qui jeûne ou qui mange. On se fait du bien, dans son corps ou dans son âme, dans son corps et dans son âme. Oui, dans son âme, car on mange aussi comme on croit. Alors, qui croit que Dieu aime que l’on jeûne, jeûne! Qui croit que Dieu aime que l’on se prive, se prive! Qui croit que Dieu aime que l’on mange, mange!
Quant à moi, dans le temps du Carême, je lirai, relirai, méditerai, appliquerai ces versets de l’Ecclésiaste:

« Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres. Que tes vêtements soient toujours blancs et que l’huile ne manque pas sur ta tête! Goûte la vie avec la femme que tu aimes durant tous les jours de ta vaine existence, puisque Dieu te donne sous le soleil tous tes jours vains; car c’est là ta part dans la vie et dans le travail que tu fais sous le soleil. Tout ce que ta main se trouve capable de faire, fais-le par tes propres forces; car il n’y a ni œuvre, ni bilan, ni savoir, ni sagesse dans le séjour des morts où tu t’en iras. » (Qohélet 9, 7-10)

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Chronique publiée sur le site de l’Agence de presse protestante de Suisse romande Protestinfo le 6 mars 2014

Mon Jésus? Un ivrogne et un glouton!

Les peintres d’abord, les réalisateurs ensuite ont toujours représenté Jésus maigre, les joues creuses, le visage émacié.
À voir leurs œuvres, qui se douterait que Jésus ait pu être un bon vivant? C’était pourtant bien la réputation dont il bénéficiait, une réputation dont on trouve la trace dans les évangiles:

«En effet, Jean le Baptiste est venu, il ne mange pas de pain, il ne boit pas de vin, et vous dites: “Il a perdu la tête”. Le Fils de l’homme est venu, il mange, il boit, et vous dites: “Voilà un glouton et un ivrogne, un ami des collecteurs d’impôts et des pécheurs.”» (Évangile selon Luc 7, 33-34).

Jésus, lui que certains se plaisent à imaginer rabat-joie, était un glouton et un ivrogne, à qui même la mort ne fait pas perdre son goût pour la bonne chère! Car c’est à son appétit que les disciples reconnaissent qu’il est ressuscité, que c’est bien leur maître – le crucifié – qui se tient devant eux:

«Comme, sous l’effet de la joie, les disciples restaient encore incrédules et comme ils s’étonnaient, il leur dit. “Avez-vous ici de quoi manger?” Ils lui offrirent un morceau de poisson grillé. Il le prit et mangea sous leurs yeux.» (Évangile selon Luc 24, 42-43).

Mais pourquoi diable, Jésus est-il alors représenté toujours si maigre? On peut avancer trois explications, qui valent ce qu’elles valent, pas plus, pas moins:

  • Jésus ne s’arrêtait pas de marcher. Il brûlait les calories qu’il avalait.
  • Sa nourriture quotidienne était frugale et les banquets restaient pour lui des exceptions.
  • En matière de religion, les maigres font toujours plus sérieux, plus passionnés que les gras.

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À propos de Jésus, lire aussi:

Ma série sur le Jésus de Hans Küng et celui de Jospeh Ratzinger-Benoît XVI

Et ma série Jésus le Christ:

Journée mondiale de l’alimentation

Pour marquer la Journée mondiale de l’alimentation, quelques réflexions personnelles sur… le jeûne!

Si certains aliments et certains repas rapprochent de Dieu, peu d’aliments ou pas de repas du tout peuvent avoir la même vertu.

C’est ainsi que l’on jeûne dans beaucoup de religions: carême et ramadan, repas maigre et jeûne de protestation. On se prive de certains aliments; on se prive de manger pendant un certain temps. On jeûne pour revenir à l’essentiel, pour se mortifier, pour contester, par solidarité. On jeûne par choix ou par obligation: catholiques et orthodoxes doivent – ou devaient, autre temps, autres mœurs -, «faire maigre» presque un jour sur deux, si l’on additionne les deux carêmes avant Pâques et Noël, les mercredis, les vendredis et les divers jours de jeûne et de pénitence.

À celles et ceux qu’un jeûne complet ou trop sévère rebuterait, on propose un jeûne allégé, comme le «repas ceinture». Ce n’est pas d’une ceinture de sécurité qu’il s’agit – pas même de sécurité alimentaire -, ni d’une ceinture de chasteté, mais d’une «ceinture de charité». Au «repas ceinture» correspond un principe d’une simplicité biblique: «Payer le prix d’un banquet gastronomique pour manger une assiette de soupe!» On comprend donc dans ces conditions qu’il soit prudent de prévoir une ceinture pour retenir son pantalon et qu’il soit même possible de la resserrer d’un cran à la fin du repas. Mais le repas ceinture ne laisse pas que des regrets. Il laisse aussi un bénéfice qui est employé pour exercer la solidarité, pour soutenir un projet de développement. Si des gens se serrent la ceinture, c’est dans l’espoir que d’autres gens puissent la desserrer.