laïcité

« Les crucifix sacrifiés sur l’autel de la laïcité » (Le Matin)

Félicitations au quotidien suisse Le Matin qui sait filer la métaphore!

Manchette du quotidien suisse Le Matin

Manchette du quotidien suisse Le Matin


Lire l’article du Matin sur le site de l’Église protestante de Genève (le titre de l’article est moins provocateur que la manchette):

Lire sur mon blogue, à propos des signes religieux (notament au Québec) et de leur possible interdiction:

Sfar, J. (2015). Si Dieu existe: les carnets de Joann Sfar. Paris: Delcourt.

Après sa subordonnée hypothétique «Si Dieu existe», Joann Sfar n’ajoute rien. Pas même trois points de suspension.

«Le carnet s’appelle Si Dieu existe. Je me suis dit qu’avec un titre aussi con, j’allais attirer du monde. »

Et d’ailleurs:

Sfar, J. (2015). Si Dieu existe: les carnets de Joann Sfar. Paris: Delcourt. p.212

Sfar, J. (2015). Si Dieu existe: les carnets de Joann Sfar. Paris: Delcourt. p.212

À 43 ans, Joann Sfar devrait avoir tout pour être heureux : ses bandes dessinées ont du succès – lire notamment sa série Le chat du Rabbin –, ses films ont du succès – voir notamment son Gainsbourg (Vie héroïque), – il collabore au Huffingtonpost.fr et il publie Si Dieu existe, son onzième carnet, un mélange de dessins (des crobars !) et de textes manuscrits où «il évoque son quotidien, sa famille, ses passions, ses coups de foudre et ses coups de gueule» et il «est en bonne santé». Seulement voilà, « il y a un an, [il] s’est séparé», « il y a six mois [son] papa est mort», et puis le 11 janvier 2015, «l’anniversaire de la mort de [sa] mère», «c’était le défilé pour les copains de CHARLIE HEBDO» (p. 6).

Il me semble que, dans ce contexte personnel et collectif, Joann Sfar met en évidence ce qui dans le quotidien fait changer le cours des choses: pour lui, pour les musulmans, pour la France. Serait-ce ce qui pourrait faire que «Dieu» existe? J’y reviendrai en conclusion.

Qu’est-ce qui change le cours des choses?

Pour Joann Sfar:

  • Esther qui le «sauve» en lui suggérant de se mettre à la capoeira.
  • Les chansons de Charles Trenet, un Big Band qui joue du jazz qui l’aident à pleurer.
  • La beauté des mannequins qu’il connaît, qu’il dessine et qui «ont toutes un côté premières de la classe.» (p. 87)
  • Marceline Loridan (86 ou 87 ans), une rescapée d’Auschwitz qui veut «parler du nazisme d’aujourd’hui.» (p. 200)
  • Sa «capuche de racaille» qui le «protège de la pluie.» (p. 221)

Pour les musulmans:

  • Des «voix musulmanes» venant «du Golfe» et disposant «de beaucoup de pétrodollars» qui peuvent apaiser l’islam (p. 16).
  • La génération future qui «aura soif d’émancipation.» (p. 127)
  • Un musulman qui «dit: “Le blasphème, c’est pas ma culture. Mais je suis ulcéré qu’on tue”.» (p. 193)

Pour la France (sous la forme d’un vœu ou d’un devoir):

  • Que «ce pays» parvienne à «créer pour ses enfants une cause plus attractive que l’islam fondamentaliste.» Car «la République aussi […] c’est une grande religion» (p. 70)
  • Qu’elle reste «un pays où la liberté des uns n’est pas limitée par la croyance des autres.» (p. 125).

Qu’est-ce qui peut changer le cours des choses (ou de qui «Dieu» est-il le nom)?

  • Les idées: «En France, grâce aux grecs, grâce à Spinoza, grâce aux Lumières, nous habitons les habitants du ciel des IDÉES. Nous savons que ces dieux, les IDÉES, sont des outils pour appréhender le monde. Ces éléments sont sacrés à mes yeux mais chacun a le droit de s’en emparer, de les discuter, de les nier ou d’en rire.» (p. 27)
  • Les personnages imaginaires que Joann Sfar se crée en vis-à-vis: le chat du Rabbin qui l’aide à dessiner… le chat du Rabbin; un corbeau qui «incarne à la fois [son] chagrin et aussi les ailes noirs des bigots.» (p. 40); un rabbin de sexe féminin («my own private Rabbi… with benefits») inspirée par Barbara Streisand, qui «couche avec [lui] dans ses dessins et à qui [il] parle tout le temps.» (p. 110-117).
  • Et Dieu! Quel Dieu? Ce Dieu!

«Las de prier mon amour du prochain, je rêve simplement d’un peu de justice divine. Ce Dieu dont on m’a dit pendant toute mon enfance qu’il punissait les méchants, où est-il? Je n’ai pas besoin, dans mes moments de désarroi, du Dieu absent et en creux de Levinas. Je veux le Dieu des petits enfants, avec une barbe de Père Noël, une main qui caresse et aussi une panoplie de Batman au cas où on le ferait vraiment chier.» (p. 205)

Peut-on faire quelque chose dans le cours des choses?

Faire confiance: «La foi peut se concevoir sans Dieu, sans corpus religieux. Elle tient dans cet espoir qui rend la vie paisible: Lorsque je ferai un pas en avant, la terre ne se dérobera pas sous mes pieds.» (p. 68)

«Parvenir à sortir d’une lecture religieuse du monde.» Mais «ça n’arrivera pas. Pardon. […] Je rêve que les fondamentalistes abandonnent leurs croyances et il se produit l’inverse: par désespoir, c’est moi qui me remets à faire des prières.» (p. 204)

Et peut-être, mais c’est l’ajout du pasteur qui sommeille en moi, faire advenir Dieu aux autres, sinon le faire exister (comme Levinas, je crois en un Dieu absent et creux; en ce sens, il «n’existe» pas). Comme un certain chat, comme un certain corbeau, comme une certaine rabbin… Comme un certain Joann Sfar!

Et de toutes façons:

Sfar, J. (2015). Si Dieu existe: les carnets de Joann Sfar. Paris: Delcourt. p. 1

Sfar, J. (2015). Si Dieu existe: les carnets de Joann Sfar. Paris: Delcourt. p. 1

Universités: plus de théologie, pas moins

Les facultés de théologie ont un rôle à jouer auprès de l’État dans la régulation de la religion.

Alors que l’existence de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal est menacée, deux articles parus récemment dans La Presse ont retenu mon attention de professeur de théologie pratique dans cette institution.

Le premier – « Lutte contre le terrorisme : la déradicalisation doit passer par la religion » par Philippe Teisceira-Lessard, le 22 mai – présentait « un rapport rédigé pour le compte du ministère fédéral de la Sécurité publique » qui « conclut qu’il faut offrir des réponses religieuses aux individus radicalisés, même si cette solution peut sembler inconfortable pour les démocraties occidentales ».

Le second – « Le courage de nommer » par Paul Journet, le 24 mai – déplorait que « Québec facilite le recrutement de sectes comme l’Église de la scientologie », puisqu’à titre de « groupes religieux reconnus », elles sont exemptées de payer les taxes municipales sur leurs édifices. « Le fisc n’est pas théologien », ajoutait l’éditorialiste, manière de dire qu’il n’a pas les compétences pour distinguer entre les Églises et les sectes.

La concomitance de ces deux textes m’a conforté dans mon opinion : s’il est absolument nécessaire que l’État et les institutions religieuses soient clairement séparés, il n’est pas bon que l’État, reléguant la religion à la sphère privée, s’en désintéresse complètement. Il faut qu’il la régule. Et je suis convaincu que les facultés de théologie ont alors un rôle à jouer.

Former les rabbins et les imams

Dans le cadre des discussions sur la place de la théologie à l’Université de Montréal, j’ai récemment proposé de la développer plutôt que de la réduire. Et j’ai suggéré d’étendre notre programme de théologie pratique aux responsables de toutes les communautés religieuses. Nous formons déjà des prêtres, des pasteurs et des laïques fidèles à leur propre vision du christianisme, mais critiques à son égard, et surtout conscients du contexte dans laquelle ils exercent leurs responsabilités, en particulier de la nécessité de respecter les valeurs québécoises.

Au lieu de fermer les programmes de théologie, les universités devraient les ouvrir aux autres religions, recruter des professeurs compétents pour former, avec les mêmes exigences, des rabbins, des imams et tous les responsables de toutes les communautés religieuses.

Je suis convaincu qu’une telle formation contribuerait à une déradicalisation passant « par la religion ». Et Québec pourrait fixer comme condition à la reconnaissance d’un groupe religieux que ses responsables aient suivi un programme de formation en théologie pratique dans l’une de ses universités.


Noël, entre folklore et christianisme

Lors du troisième séminaire de théologie pratique pour les étudiant-e-s dont je dirige la thèse ou le doctorat, j’ai proposé aux étudiant-e-s de réfléchir à partir d’un court texte d’André Gounelle paru sur le site de la revue protestante libérale française Évangile & Liberté «Crèche, laïcité et religion» (il vous faut le lire, mais je peux le résumer en une seule phrase: la crèche relève du folklore et non pas du christianisme).

Après que nous avons lu l’article, chaque étudiant-e a dû choisir trois «éléments» qu’ils/elles associent à Noël et venir les écrire dans un tableau à deux colonnes intitulées «christianisme» et «folklore». En voici le résultat:

«Christianisme

Incarnation. Saint-Nicolas. L’enfant Jésus. Crèche. Jésus = lumière du monde. Ange sur le haut du sapin. Ange. Naissance.

Folklore

Sapin. Père Noël. Chocolat. Couleur rouge. Décoration de Noël – Lumières. Le bébé Jésus «ne pleure pas». Partage (nourriture). Culte de Noël avec l’Arbre de Noël. Les mages.»

Les étudiant-e-s ont ensuite ajouté leurs commentaires:

  • Il y a plus d’idées du côté du folklore [commentaire: c’est vrai, mais de peu; un seul élément supplémentaire], ce qui pourrait révéler une certaine frustration théologique.
  • Il est important que la crèche figure aussi du côté «christianisme».
  • Le chocolat est sacré [commentaire: boutade ou conviction?]
  • La ligne n’est pas très distincte entre les deux (cf. Saint-Nicolas et Père Noël).

Et les étudiant-e-s ont débattu autour de la question de savoir si les mages ont leur place dans le christianisme. Non, parce qu’ils occupent une place très marginale dans les récits de Noël. Oui, parce qu’ils expriment l’universalité du message de Noël.

En conclusion, «nous» [en communauté, mais certainement ni toutes et tous, ni toutes et tous sur tous ces points], nous avons:

  1. Apprécié que l’auteur dépoussière le christianisme de ses images vieillottes et en présente une version crédible pour des hommes et des femmes du 21ème siècle.
  2. Regretté l’utilisation du mot «folklore» qui conduit forcément à déprécier les éléments que le terme qualifie. Quelle serait la perception de ces éléments si l’auteur avait par exemple évoqué des éléments plutôt liés aux «traditions»?
  3. Reconnu qu’il existe aussi des paroles qui relèvent du folklore, comme les formules de bénédiction.

Sous la responsabilité d’Olivier Bauer, grâce aux doctorant-e-s Dominique Brunet, John Jomon Kalladanthiyil, Petera Toloantenaina et Jean-Daniel Williams; aux maîtrisant-e-s Christian Kelly Andriamitantsoa, Léontès Bery, Dieudonné Grodya et Marie-Odile Lantoarisoa.

Jouer tête nue? Hockey et laïcité

Mon collègue Benoît Melançon (l’auteur d’un ouvrage remarquable et remarqué: Langue de puck) me signale une lettre de lecteur parue dans La Presse de ce matin: « La LNH et les signes religieux. »

L’auteur, Pierre Proulx, y suggère d’appliquer aux signes religieux ostentatoires la même méthode qui a été appliquée pour le port du casque de hockey: laisser celles et ceux qui en portent aujourd’hui les porter (comme la LNH a laissé les anciens joueurs finir leur carrière tête nue) et obliger les « nouveaux arrivants » (c’est l’expression qu’utilise Pierre Proulx) d’abandonner les signes ostentatoires de leur religion (comme la LNH a obligé les jeunes joueurs et les nouveaux venus à porter un casque). La suggestion me paraît troublante à deux égards.

  • D’abord, l’auteur postule que les signes sur religieux sont le fait des seuls « nouveaux arrivants ». Mais quid d’une musulmane, d’un sikh ou d’un juif qui naît aujourd’hui au Québec? Dans vingt ans sera-t-elle ou il autorisé à porter des signes religieux?
  • Ensuite, je comprends le parallèle entre ce qui doit apparaître à l’auteur comme deux formes d’irrationalité: ne pas porter de casque quand on joue au hockey et afficher des signes religieux quand on vit au Québec. Mais je reste songeur sur la valeur profonde de cette comparaison. Car les situations sont exactement inverses. Du côté du hockey, la LNH a exigé des joueurs qu’ils se couvrent la tête. Du côté du Québec, on leur demande(rait) qu’ils-elles la découvrent. Mais si la religion apparaît plutôt comme une protection illusoire, c’est sortir tête nue qui représente(rait) alors une marque de courage.

Signes chrétiens ostentatoires à l’Université de Montréal

On trouve sur le campus de l’Université de Montréal des traces des liens étroits qui ont longtemps lié l’Université avec l’Église catholique-romaine. Dans le cadre du cours « REL1220 Introduction au christianisme« , j’ai demandé aux étudiant-e-s d’en repérer quelques unes et de les photographier. Avec leurs images, Sylvain Campeau et moi-même avons créé une galerie virtuelle que je vous suggère de visiter sur le site de la Faculté de théologie et de sciences des religions. Et avec mes propres images, j’ai céré la galerie virtuelle que je vous présente ici.
Nous avons retrouvé la trace du christianisme:

  • dans la devise de l’Université de Montréal: « Fide splendet et scientia » (« elle brille par la foi et la science »);
  • dans les noms de certains pavillons (Sainte Marguerite d’Youville fut la fondatrice des Sœurs de la Charité de Montréal, Frère Marie-Victorin fut un religieux botaniste et Lionel Groulx un chanoine historien);
  • dans certains détails architecturaux: des croix (sur une tourelle du pavillon Roger-Gaudry et sur les façades nord des Facultés de musique et de l’aménagement), une grande dédicace à « Jésus et Marie, ma force et ma gloire » au-dessus du portail sud du pavillon Marie-Victorin;
  • dans certaines œuvres d’arts, comme cette statue de Jeanne d’Arc, près du pavillon Claire McNicoll.

Toutes ces traces sont mortes, en quelque sorte. Elles témoignent d’un passé, réel, mais aujourd’hui révolu. Il en va autrement d’autres images qui sont les signes d’une relation toujours actuelle au christianisme, les traces vives que représentent:

  • l’existence d’une Faculté de théologie et de sciences des religions, dans laquelle le christianisme forme encore le principal champ d’études;
  • les Bibles que renferme la Bibliothèque des Lettres et des Sciences Humaines;
  • ou, dans une relation plus lâche et plus complexe, le Centre Étudiant Benoît-Lacroix, « Communauté catholique d’étudiants et d’étudiantes universitaires affiliée à l’Université de Montréal ».

Bien-sûr, il ne s’agit là que de traces. Mais elles prennent évidemment un sens particulier dans le contexte du débat autour de la laïcité comme valeur québécoise.

Bien-sûr, ce ne sont là que quelques traces. À coup sur, il en existe d’autres. Rien ne vous empêche d’ailleurs de photographier celles que vous avez repérées et de m’envoyer vos photographies. Elle seront ajoutées à la galerie virtuelle figurant sur le site de la Faculté de théologie et de sciences des religions.

En attendant, vous pouvez regarder mes photographies ici sur mon blogue et celles des étudiant-e-s sur le site de la Faculté de théologie et de sciences des religions.

Bonnes visites!