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La mort escamotée?

Laure Dasinières, journaliste pour Heidi.News (lire son article : Pourquoi la mort a disparu à la faveur de l’épidémie de Covid-19), me suggère une hypothèse : « En période de COVID-19, la mort et ses représentations seraient escamotées dans l’espace public et dans les médias ». Pas entièrement convaincu, je la mets à l’épreuve de quelques faits, pour voir si elle leur résiste.

La mort escamotée dans l’espace privé ?

Mais je commence par rappeler que la pandémie a forcé beaucoup d’entre nous à se confronter à la mort d’un·e proche, même si certaines morts ont été effectivement escamotées par l’impossibilité d’accompagner les mourant·es dans leurs derniers instants ou de prendre soin de leur cadavre.

La mort escamotée dans l’espace public ?

Il est vrai que les limites imposées, en particulier celles du nombre de participant·es aux funérailles ont pu rendre la mort plus abstraite. Car depuis un an, nous avons fréquenté moins de cimetières, vu moins de cadavres, moins de cercueils et moins d’urnes, réconforté moins de proches en pleurs, entendu moins de rappel de notre vulnérabilité. Et nous avons parfois dû participer à des obsèques à distance ce qui a limité les perceptions à la vue et à l’ouïe, ce qui a réduit notre émotion et peut-être escamoté un peu de la réalité de la mort.

Il est aussi vrai que les diverses variantes de confinements, la fermeture de commerces et l’obligation de faire des activités à distance ont pu conduire à relativiser l’importance de la mort. Pour certain·es, la mort physique est un moindre mal par rapport à l’impossibilité de travailler, de vivre des rapports sociaux et même de consommer. Le christianisme a pu contribuer à relativiser la mort au nom de l’espérance d’une vie après la mort garantie par la résurrection du Christ.

La mort escamotée dans les médias ?

Loin d’escamoter la mort, les médias l’ont littéralement mise « à la une » ! Pudiquement certes, mais ils l’ont fait. Que ce soit pour indiquer l’ampleur du drame, pour dresser le bilan quotidien du nombre de décès ou pour marquer des seuils symboliques. Mais il est vrai que la répétition du nombre des décès crée sans doute une certaine accoutumance à la mort et tend à la banaliser, si ce n’est à l’escamoter. J’en donne trois exemples récents :

L’Express: Un cimetière portugais débordé par les mort·es de la COVID-19.
Une du Temps avec l'indication du nombre de mort de la COVID-19
Le Temps: Bilan quotidien des décès dus à la COVID-19 en Suisse.
Une du New York Times comémmorant 500'000 mort·es de la Covid-19
New York Times: Symbolisation des 500’000 mort·es de la COVID-19 aux USA.

L’hypothèse d’une mort escamotée résiste-t-elle à l’épreuve de la réalité ?

L’hypothèse « En période de COVID-19, la mort et ses représentations seraient escamotées dans l’espace public et dans les médias » ne résiste qu’à moitié à la mise à l’épreuve de la réalité. Il est vrai que la mort a pu être escamotée dans l’espace public. Mais il est faux qu’elle l’ait été dans les médias.

Si la mort était escamotée serait-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

Il me reste encore une dernière mise à l’épreuve de l’hypothèse, une mise à l’épreuve subjective cette fois, une mise à l’épreuve qui implique le sujet que je suis. Elle n’y résiste pas. Que la mort soit escamotée peut être rassurant, agréable, réconfortant. Mais c’est illusoire et trompeur. Car ce n’est évidemment jamais la mort qui est escamotée, mais seulement sa représentation publique et médiatique. Tant qu’il y a des mort·es, tant que la mort est présente dans les espaces intimes et privés, il faut qu’elle le soit aussi dans l’espace public et dans les médias. Il faut la présenter et la représenter pour rappeler sa mortalité à qui se croit immortel. Il faut la présenter et la représenter pour rappeler sa cruauté à qui a l’espoir de la résurrection. Il faut la présenter et la représenter pour rappeler combien la vie peut valoir la peine d’être vécue, combien il est nécessaire de la protéger.


Sur la mort et le mourir, on peut aussi lire sur mon blogue: