Pape

Joseph Ratzinger vs. Hans Küng: Le verdict (4)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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De Joseph Ratzinger ou de Hans Küng, qui sort vainqueur du match des Jésus? Pour le savoir, je vais utiliser deux critères, celui de la popularité et celui de la figure de Jésus.

Le vainqueur quant à la popularité (sur des critères peu objectifs)

  • Sur amazon.fr, le vendredi 13 février 2014 à 20h36, le livre de Hans Küng figurait au 45 256e rang, tandis que ceux de Joseph Ratzinger-Benoît XVI étaient classés au 67 792e rang (son second livre) et au 82 238e rang (son premier livre). Mais il faut tenir compte de deux facteurs de pondération: premièrement, Ratzinger propose deux livres (les ventes cumulées doivent être plus importantes) alors que Küng n’en n’offre qu’un; deuxièmement, le livre de Küng étant plus récent, il me paraît logique qu’il suscite plus d’engouement.
  • Sur mon propre blogue, l’article que j’ai consacré au Jésus de Benoît a reçu 8 visites le jour de sa parution, tandis que celui que j’ai consacré au Jésus de Hans Küng n’en a eu que 6, le jour de sa parution (en plus des 135 abonnés qui ont reçu l’article par courriel).

Sur la base de ces deux critères peu objectifs de popularité, je déclare Benoît Ratzinger vainqueur.

Le vainqueur quant à la figure de Jésus proposée

Qui de Benoît Ratzinger ou de Hans Küng présente la meilleure figure de Jésus? Sur cette question de fond, je déclare que le match est nul (même si, à titre personnel, je préfère le Jésus de Küng à celui de Ratzinger). Car le match me paraît opposer deux vieux messieurs qui pratiquent un sport désuet avec du matériel dépassé. Je m’explique.

  • Du matériel dépassé: Benoît Ratzinger et Hans Küng utilisent les méthodes et les références de l’époque ou ils étaient dans la force de l’âge (ce n’est pas un reproche mais un constat, j’y arrive aussi et plus vite que je ne le crois). Hans Küng republie ses réflexions de 1974 et Benoît Ratzinger réfléchit surtout à partir d’ouvrages parus dans les années 80, pour les plus récents. Mais en 30 ou 40 ans, la recherche a fait des progrès et la manière d’interpréter la Bible a profondément changé.
  • Un sport désuet: Benoît Ratzinger prétend avoir trouvé le « Jésus authentique » et Hans Küng le « Jésus historique ». Or de Jésus, on sait que l’on ne sait rien. Ou presque. Tout ce que l’on peut savoir du Jésus authentiquement historique ou historiquement authentique, c’est tout au plus qu’il s’agit d’un homme né autour de l’an 0 (à plus ou moins 5-6 ans près) à Bethléhem (ou à Nazareth) qui a été exécuté dans les années 30 à Jérusalem (voir mon article sur les traces historiques de Jésus). Tout le reste n’est que littérature… évangélique. Or les évangiles sont des témoignages de foi et non des biographies. Et ce qui le prouve, c’est que tous les évangiles ne racontent pas la même histoire, ne mettent pas en scène le même Jésus. Les évangiles synoptiques s’opposent parfois à celui de Jean (et vice-versa); les évangiles de Matthieu et de Luc s’opposent parfois à celui de Marc (et vice-versa); celui de Mathieu s’oppose parfois à celui de Luc (et vice-versa). Ainsi il faudrait toujours préciser de quel Jésus on parle: celui  des évangiles, celui des synoptiques, celui de l’évangile de Matthieu, de Marc, de Luc ou de Jean (voir mon article sur les évangiles).

Sur le fond, je renvoie donc Ratzinger et Küng dos à dos. Ils ont raison de se disputer sur la figure de Jésus (en fait seul Küng se dispute, Ratzinger l’ignore) car elle est capitale en christianisme. Mais ils ont tort de placer leur querelle sur le plan de l’authenticité ou de l’historicité. La question « qui est Jésus » est forcément théologique, les évangiles permettant de placer les limites de ce qu’il est possible de dire en christianisme. En ce sens, je donne un léger avantage à Ratzinger qui mieux que Küng reconnaît la dimension théologique de son Jésus (ici, authentique vaut mieux que historique).
Finalement, le seul Jésus qui compte pour moi est celui qui me fait vivre comme un véritable humain. Ce qui me fait préférer le Jésus de Küng, peut-être simplement parce qu’il ressemble plus à mon Jésus, à celui dont j’ai besoin. Et j’ai la faiblesse de croire que mon Jésus est aussi, au moins globalement, celui des évangiles et souvent (pas toujours), celui des protestant-e-s.

Joseph Ratzinger vs. Hans Küng: le Jésus de Küng (3)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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Pour répondre au deux livres sur Jésus écrit par Benoît XVI -Joseph Ratzinger, le théologien catholique Hans Küng a repris et republié la partie consacrée au Christ de son livre Être chrétien, paru en français en 1978.

  • Küng, Hans. 2014. Jésus. Paris: Seuil, 2014. 288 pages

Dès l’introduction, il annonce clairement son objectif:

« Celui qui cherche dans le Nouveau Testament le Christ dogmatique, qu’il lise Ratzinger; celui qui cherche le Jésus historique et la proclamation des premiers chrétiens, qu’il lise Küng. » 11

Présenter l’alternative en ces termes devrait rendre le choix facile!

Quel est le Jésus de Küng?

« Le Christ des chrétiens est une personne tout à fait concrète, humaine, historique: le Christ des chrétiens n’est personne d’autre que Jésus de Nazareth. » 24

Il est une « personne historique concrète » qui possède « un côté provocant » 268, une « force de persuasion » 269, une « capacité à réaliser » 270, bref qui « fait autorité » 272.

Comment Küng construit-il son Jésus?

Malgré le fait qu’il ne propose aucune citation biblique, Küng construit son Jésus à partir des évangiles, « des témoignages de foi engagés et engageants », qui voient Jésus « avec les yeux de la foi » 36. Il organise son livre en six grands chapitres.

  1. À partir des « coordonnées sociales » de l’époque de Jésus, Küng dégage l’originalité du personnage. Jésus est un juif du premier siècle qui s’oppose tant à « l’establishment » (Jésus n’est pas un prêtre, ni un théologien; il n’est ni « l’homme de l’établissement ecclésiastique ou social » 40, ni un « membre ni sympathisant du parti au pouvoir, conservateur ou libéral » 43), qu’à la révolution (Jésus n’est pas « un guérillero, un putschiste, un agitateur politique » 54; il « annonce le règne illimité et direct de Dieu lui-même sur le monde, un règne déjà normatif maintenant mais établi sans violence » 55), qu’à l’ascèse (« Jésus ne vit pas à l’écart du monde » 68; il « n’a pas une conception dualiste du réel » 69; il n’a « aucune organisation hiérarchisée » 72; il « ne propose [pas] une règle religieuse » 73). Il s’oppose même au compromis entre ces différentes tendances: « Jésus n’a pas été un moraliste pieux et fidèle à la Loi » 85, il ne pratique pas le « jeûne ascétique » 86, il ne craint pas le sabbat, il refuse que le péché soit édulcoré par la casuistique ou l’idée de mérite 91.
  2. Jésus défend « la cause de Dieu ». Il annonce et apporte le royaume de Dieu, un royaume « dont seules des images peuvent donner l’idée », mais « un royaume de justice totale, de liberté sans pareille, d’amour ininterrompu, de réconciliation universelle, de paix éternelle », bref « le temps du salut » 99.
  3. En même temps, Jésus défend « la cause de l’homme ». Il « attend ni plus ni moins que l’homme axe radicalement toute sa vie sur Dieu » 132. Il montre, à travers sa parole et son action, l’amour de Dieu: « non pas le châtiment des méchants, mais la justification des pécheurs. » 172
  4. La « prétention incroyable » 175 de Jésus va conduire au « conflit ». Un conflit justifié dans la mesure où « cet homme a violé à peu près tout ce qui était sacré pour ce peuple, pour cette société, pour ses représentants » 182. Conséquence logique, il est condamné à mort comme « roi (c’est-à-dire Messie) des juifs », « livré aux outrages de la soldatesque romaine » (les responsabilités sont ainsi partagées) et exécuté, ce que les évangiles racontent dans un laconique « Et ils le crucifièrent » 208.
  5. Mais, et c’est « le point le plus problématique de nos développements sur Jésus de Nazareth » 219, l’histoire ne s’arrête pas avec la mort de Jésus. Elle continue par « la vie nouvelle ». Küng fonde son chapitre sur « un fait historique attesté » 220, non pas la résurrection elle-même, mais le fait qu’après la mort de Jésus est apparu « le mouvement qui se réclame de lui » 220. Cette réalité historique oblige à se poser des « questions inévitables »: « Comment en est-on venu, après une fin aussi catastrophique, à un nouveau commencement »? 220 « Comment se fait-il que ce maître d’hérésie condamné est devenu le Messie d’Israël et donc le Christ? » 221 Küng prend acte d’un fait: après la résurrection, « celui qui appelait à la foi est devenu le contenu de la foi. » 245
  6. Küng conclut son ouvrage en tirant « les conséquences pour la vie concrète du chrétien ». Il les exprime en trois points relatifs à la souffrance: « ne pas rechercher la souffrance, mais la supporter » 265, « non seulement supporter la souffrance, mais la combattre » 265, « non seulement combattre la souffrance, mais l’assumer » 266.

Il est évident que Hans Küng, comme Benoît Ratzinger, a trouvé le Jésus qu’il cherchait. Pas plus que le Jésus de Benoît Ratzinger n’était le Jésus authentique, son Jésus n’est pas le Jésus historique. Je le sais, et peu importe si je préfère le Jésus de Hans Küng à celui de Benoît Ratzinger, peut-être simplement parce qu’il ressemble plus à mon propre Jésus, à celui dont j’ai besoin.

Joseph Ratzinger vs. Hans Küng: Le Jésus de Ratzinger (2)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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« Benoît Ratzinger » (une contraction des deux noms figurant sur les couvertures:  Joseph Ratzinger et Benoît XVI) a consacré deux gros livres à « Jésus de Nazareth »:

  • Joseph Ratzinger Benoît XVI. 2007. Jésus de Nazareth: Du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration. Paris: Flammarion. 428 p.
  • Joseph Ratzinger Benoît XVI. 2011. Jésus de Nazareth: De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection. Paris: Ed. du Rocher, Groupe parole et silence. 350 p.

Dans le premier livre, il présente la majeure partie de « la vie publique de Jésus » (qui a duré un an selon les Évangiles synoptiques: Matthieu, Marc et Luc ou trois ans selon l’Évangile de Jean), dans le second, il se concentre sur une seule semaine, une semaine évidemment capitale, la dernière semaine de Jésus. Pour être rigoureux, j’ajoute qu’en 2012 Benoît Ratzinger a publié un troisième livre sur l’enfance de Jésus (c’est le titre de ce livre). Mais lui-même précise qu’il « n’entre pas directement dans l’intention essentielle de ce travail »  puisqu’il ne sert pas à « comprendre la figure de Jésus, sa parole et son agir. » Livre 2: 11

Quel est le Jésus de Benoît Ratzinger?

Benoît Ratzinger annonce clairement son intention. Jésus n’est pas le libéral que d’autres imaginent. Il ne peut pas l’être, car s’il l’était, cela signifierait que l’Église (laquelle? probablement la sienne, l’Église catholique-romaine même si cela reste implicite; mais peut-être qu’il n’y a pour lui d’Église que catholique et romaine) se serait trompée.

« Ce qui est débattu ici, c’est Jésus – qui était-il réellement et que voulait-il vraiment? -, ainsi que la question de la réalité du judaïsme et du christianisme: Jésus a-t-il été en réalité un rabbi libéral? un précurseur du libéralisme chrétien? Le Christ de la foi et, par conséquent, toute la foi de l’Église ne seraient-ils donc qu’une grosse erreur? » Livre 1: 128-129

Benoît Ratzinger va donc trouver le Jésus dont il a besoin en tant que pape (et, je ne veux pas être cynique, sûrement aussi en tant qu’être humain, d’où les deux noms d’auteur Joseph Ratzinger et Benoît XVI), un Jésus religieux, qui vit en communion avec Dieu et qui peut ainsi « apporter Dieu » aux êtres humains:

« [Jésus] vit devant la face de Dieu […], il vit dans l’union la plus intime avec le Père. […] L’enseignement de Jésus ne vient pas d’un apprentissage humain, quelle qu’en soit la nature. Il provient du contact direct avec le Père, du dialogue «face à face» – de la vision de celui qui est dans «le sein du Père» (Jn 1, 18). C’est la parole du Fils. Privée de ce fondement intérieur, elle serait de la présomption. » Livre 1: 26-27

Voilà celui qu’il sait être le « Jésus authentique » Livre 1: 76.

Comment Benoît Ratzinger construit-il son Jésus?

Il faut lui rendre justice, Benoît Ratzinger se fonde sur une lecture minutieuse de la Bible, des évangiles évidemment, mais aussi de l’Ancien Testament, des Actes des Apôtres et des lettres de Paul. Parmi les quatre évangiles, c’est celui que l’on attribue à Jean qui a sa préférence. Car cet évangile « s’en tient à la réalité effective », il nous montre « réellement la personne de Jésus, comment il était » Livre 1: 261

Mais la lecture de ces récits bibliques requiert une interprétation. Benoît Ratzinger en est conscient. Son « livre présuppose l’exégèse historico-critique et utilise ses résultats » Livre 2: 331 (à lire sa bibliographie, les résultats qu’il utilise datent au mieux des années 80, souvent de bien avant). Mais cette interprétation nécessaire de la Bible ne va pas sans risque: elle « peut effectivement devenir un instrument de l’Antéchrist. » Livre 1: 55. Et le travail rigoureux de l’exégète n’est en rien une garantie de vérité: « une haute scientificité est un faible rempart contre des erreurs profondes. » Livre 1: 247. Il faut donc à Benoît Ratzinger « aller plus loin que cette méthode » et chercher « une interprétation proprement théologique. » Livre 2: 331.

Mais que signifie une interprétation « proprement théologique »? C’est une méthode qui permet de prévenir ce que Benoît Ratzinger considère comme des dérives de l’interprétation. C’est une méthode qui place la lecture de la Bible  toujours sous le contrôle de l’Église.

« L’ultime certitude, sur laquelle nous fondons toute notre existence, nous est donnée par la foi – par l’humble fait de croire ensemble avec l’Église de tous les siècles, guidée par l’Esprit Saint. » Livre 2: 129

Cette humilité personnelle semble heureuse. Mais elle se double d’un orgueil institutionnel dangereux. Puisque la foi présuppose de « croire ensemble avec l’Église », puisque seule Église est « guidée par l’Esprit Saint, il n’est plus, il n’est pas possible de lire la Bible hors de, sans ou contre l’Église catholique-romaine.

Les résultas qu’apportent une telle méthode ne sont pas faux. Mais ils sont aussi partiels et partiaux que tous les autres. Deux exemples vont me permettre d’expliqué pourquoi:

  1. Benoît Ratzinger sélectionne toujours les paroles et l’agir de Jésus qui confirment sa thèse; il écarte soigneusement les paroles et l’agir qui l’infirme. Ainsi, il ne traite par exemple d’aucun des miracles de Jésus (ce qui m’a d’autant plus surpris que je ne comprends pas en quoi cela aurait pu desservir son projet). Dans ces deux livres, Benoît Ratzinger présente essentiellement quelques grands événements de la vie de Jésus: « Deux événements marquants de l’itinéraire de Jésus: la confession de foi de Pierre et la Transfiguration » dans le livre 1; « Le crucifiement et la mise au tombeau » et « La Résurrection de Jésus d’entre les morts » dans le livre 2. L’agir de Jésus qui est devenu sacrement ou rite dans son Église: « Le baptême de Jésus » et « La prière du Seigneur » dans le livre 1; « Le lavement des pieds », « La prière sacerdotale de Jésus » et « La dernière Cène » dans le livre 2. Quelques paroles de Jésus: « Le Sermon sur la montagne », « Le message des paraboles »,  « Les grandes images de l’Évangile de Jean » et « Les affirmations de Jésus sur lui-même » dans le livre 1; « Le discours eschatologique de Jésus » dans le livre 2.
  2. Pour paraphraser Benoît Ratzinger, une haute conception de la foi de l’Église est un faible rempart contre des erreurs profondes. L’une de celles qu’il commet (par action ou par omission) peut sembler concerner un point de détail, mais elle me semble significative. Lorsqu’il aborde le dernier repas de Jésus, il le définit comme « la dernière Cène qui devient l’Eucharistie de l’Église » Livre 1: 52. Or si la dernière Cène et l’Eucharistie ont sans aucun doute des liens profonds, il n’est pas juste, ni historiquement, ni exégétiquement, ni même théologiquement de les identifier. La dernière Cène est loin de l’Eucharistie de l’Église, il suffit de relire les évangiles pour s’en convaincre. La dernière Cène ne devient pas l’Eucharistie, au mieux l’Eucharistie prolonge ou perpétue la dernière Cène. Mais pour Benoît Ratzinger, elle l’est forcément, elle doit forcément l’être puisque l’Église catholique-romaine la comprend ainsi. Et Benoît Ratzinger tient cette identification pour tellement évidente qu’il évoque, toujours à propos de ce dernier repas, « la phrase concernant le calice » Livre 2: 155. Mais aucune phrase d’aucun évangile ne concerne « le calice ». Quelque unes concernent une ou des coupe(s). Ce qui n’est pas du tout pareil. Quand Benoît Ratzinger identifie la dernière Cène à l’Eucharistie de son Église ou la coupe des évangiles au calice de son Église, il montre combien sa lecture des évangiles est marquée par la théologie de son Église (ce qui n’est pas un reproche, mais un constat).

La figure de Jésus qu’il propose n’est pas fausse. Mais elle n’est pas non plus celle du Jésus authentique. Elle est partielle, elle est partiale. Ce Jésus est son Jésus et peut-être le Jésus de l’Église catholique-romaine. Mais nous verrons demain que Hans Küng, lui aussi catholique-romain, n’en partage pas la même vision.

Joseph Ratzinger vs. Hans Küng: le match (1)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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Les protagonistes:

Hans Küng

Joseph Aloysius Ratzinger

1928: naissance à Sursee (canton de Lucerne en Suisse) 1927: naissance à Marktl am Inn (Bavière)
Études de théologie à l’Université grégorienne à Rome Études de théologie à  l’Institut supérieur de Freising et à l’Université de Munich
1954: ordonné prêtre 1951: ordonné prêtre
1957: doctorat de théologie à l’Institut catholique à Paris « La justification. La doctrine de Karl Barth et une réflexion catholique » 1953: doctorat en théologie à l’Université de Munich « Volk und Haus Gottes in Augustins Lehre von der Kirche (Peuple et maison de Dieu dans la doctrine de l’Église chez saint Augustin)
1960: enseigne la théologie fondamentale puis la dogmatique à l’Université de Tübingen 1957: habilitation à l’enseignement à l’Université de Munich « Die Geschichtstheologie des Heiligen Bonaventura » (La théologie de l’histoire chez saint Bonaventure)
1962: théologien au concile Vatican II 1962: théologien au concile Vatican II
1966: enseigne la théologie dogmatique et l’histoire des dogmes à l’Université de Tübingen (engagé par le doyen Hans Küng)
1969: enseigne la théologie dogmatique et l’histoire des dogmes à l’Université de Ratisbonne
1979: privé de sa missio canonica (autorisation d’enseigner la théologie dans une université catholique) par la Congrégation pour la doctrine de la foi 1977: consacré archevêque puis cardinal
1979: demeure à l’Université de Tübingen comme professeur et directeur de l’Institut des recherches œcuméniques 1981: nommé préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la foi
1990: fonde Weltethos (Projet d’éthique planétaire)
1996: cesse son enseignement
2005: élu pape sous le nom de Benoît XVI
2005: rencontre de quatre heures entre Benoît XVI et Hans Küng à Castel Gandolfo
2013: renonce au pontificat

Échange d’amabilités:

De Joseph Ratzinger à propos du livre Être chrétien de Hans Küng:

  • « Dans cette phrase [du livre de Hans Küng], ce qui me gêne, c’est tout d’abord l’orgueil teuton qui aime tant mettre les autres en accusation; c’est ensuite la frivolité avec laquelle on affirme des choses importantes sans avoir l’air d’y toucher. » (« Le christianisme sans peine », Communio III, 5, N°19 – septembre-octobre 1978)

De Hans Küng à propos du pape Benoît XVI:

« Luther, réveille-toi, ils sont (re)devenus fous! »

Ce dimanche, l’archevêque catholique-romain de Québec inaugurera une Année Sainte, dont l’ouverture de la Porte Sainte dans la Basilique-Cathédrale Notre-Dame à Québec sera le symbole. Elle permettra aux catholiques-romains d’obtenir des indulgences. Je me permets de rappeler brièvement ce qu’elles sont.

Selon l’Église catholique-romaine, la vie après la mort peut se dérouler dans trois lieux: le paradis, l’enfer et le purgatoire. Au terme de chaque existence, Dieu dresse un bilan des bonnes et des mauvaises actions. Un solde créditeur (très positif en bonnes actions) permet d’accéder au paradis. Un solde débiteur (très négatif en bonnes actions) envoie directement en enfer. Le défunt dans une situation intermédiaire passe un certain temps au purgatoire où il purge sa peine avant d’accéder au paradis. Les saint-e-s sont des personnes exceptionnelles dont le solde est très largement créditeur (leurs bonnes actions dépassent largement leurs éventuelles mauvaises actions). Après leur mort, leurs bonnes actions inutilisées sont transférées dans un fond de placement géré par l’Église catholique-romaine. Elle en distribue des parts à ses fidèles, en échange d’actes de dévotion,  pour qu’ils investissent dans leur vie après leur mort. Acheter des indulgences leur permet d’augmenter leur capital de bonnes actions et de réduire d’autant le temps qu’ils devront passer au purgatoire.

En 1517, un moine allemand nommé Martin Luther s’était insurgé contre la vente des indulgences qui servait à financer la construction de la basilique Saint-Pierre à Rome. Il croyait pouvoir réformer l’Église catholique-romaine, elle l’a excommunié. 500 plus tard, on croyait les indulgences disparues, l’Église catholique-romaine les distribue toujours.

« Luther, réveille-toi, ils sont (re)devenus fous! »

À lire pour en savoir plus:

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Reprise de cet article

  • Une version légèrement différente a été publié sous forme de lettre dans Le Devoir du 9 décembre 2013, rubrique Éthique et religion (lire la lettre)

Le pape, la vierge et l’idole

Le quotidien suisse Le Matin a démontré aujourd’hui son sens de la formule en juxtaposant ce titre « Le pape met en garde contre les «idoles éphémères» » et cette photographie du pape François s’apprêtant à toucher (ou à bénir?) une réplique de la vierge noire d’Aparecida qui lui a été offerte.

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Le théologien du quotidien ose se demander si la vierge noire fait elle aussi partie des « idoles éphémères ». Quoiqu’à la réflexion, il se rend compte que dans certains milieux chrétiens, on la vénère depuis 2000 ans…