parfum

« Ça se sent, ça se sent que c’est toi »

Dans la dynamique de mon cours Vouloir, pouvoir, devoir transmettre « Dieu » à tous les sens, je propose chaque mercredi matin pendant les prochaines semaines, 12 chroniques réunies sous le titre Les confessions d’un autre pasteur B., en hommage au titre du livre de Jacques Chessex : Chessex, J. (1974). La confession du pasteur Burg. Ch. Bourgois.


7. « Ça se sent, ça se sent que c’est toi »

C’est Paul qui l’écrit : « Nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ ». Et ce que Paul écrit, un pasteur protestant le fait — Dieu merci, il ne le fait pas toujours, car il est plus chrétien que paulinien —. Reste encore à savoir ce qu’est, pour « Dieu », la « bonne odeur du Christ ».

Premier indice, Paul écrit à l’indicatif : « nous sommes la bonne odeur du Christ » ; pas d’impératif — « soyez la bonne odeur du Christ ! » —, ni d’optatif — « puissiez-vous être la bonne odeur du Christ ! » —, Paul décrit simplement ce qui est : « nous sommes la bonne odeur du Christ ». Peu importe ce qu’elle est. Deuxième indice, c’est pour « Dieu » — Paul ne met évidemment pas de guillemets, mais il devrait — que nous sommes la bonne odeur du Christ. Dans les narines de Dieu, nous sommes toutes et tous, sans aucune limitation de religion, de spiritualité ou de philosophie, une odeur qui plaît à « Dieu ». Troisième indice — trois indices en neuf mots seulement, vraiment quel talent ! —, Paul écrit « nous sommes la bonne odeur du Christ » plutôt que « nous avons » ou « nous portons » cette bonne odeur. Car ce qui compte au nez de « Dieu », c’est notre odeur intérieure ; peu importe que nous sortions des toilettes ou de la salle de bain, peu importe que nous diffusions l’odeur d’un abattoir ou d’un soin de beauté, celle de la sueur ou d’un grand parfumeur, la bonne odeur du Christ, celle qui plaît à Dieu, c’est toujours celle de notre intimité.

Ce qui justifie — ce qui explique au moins — la pudeur ou la méfiance — question de point de vue et vous choisirez le terme qui vous convient — de la théologie protestante quant à l’usage religieux des parfums et des odeurs ; son refus de choisir une bonne odeur entre toutes les bonnes odeurs, pas même l’encens qui a pourtant la cote en matière de spiritualité ; son refus de cacher la réalité quand elle est nauséabonde — principe hygiéniste, il vaut mieux éliminer la puanteur que tenter de la couvrir — ; son refus de croire en une odeur de sainteté qui hiérarchise les êtres humains par-delà la mort et qui dénie une triste réalité : tous les cadavres se putréfient et finissent par sentir la charogne.

Mais pour autant, la théologie protestante ne refuse pas tout usage théologique des odeurs et des parfums. Je connais des aumônières d’hôpital qui transmettent l’évangile avec des huiles essentielles ; je connais une grand-mère qui a voulu qu’au cœur de la chaleur de l’été, les fenêtres du temple où se mariait son petit-fils restent fermées pour que la mariée aveugle puisse aussi profiter des fleurs qu’elle avait choisies autant pour leur couleur que pour leur odeur ; je connais un pasteur qui dans le même culte a diffusé l’odeur de la souffrance — elle avait ce jour-là « l’odeur du dentiste » — et aspergé les fidèles avec le parfum de la bénédiction — elle avait ce jour-là l’odeur discrète et piquante d’un pamplemousse rose.


  1. «Paroles, paroles, paroles» (19 février)
  2. «Elle est ailleurs» (4 mars)
  3. «Des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose» (11 mars)
  4. «Comme de bien entendu» (18 mars)
  5. «Voir, il faut voir, sais-tu voir?» (25 mars)
  6. «Jolie bouteille, sacrée bouteille» (1er avril)
  7. «Ça se sent que c’est toi» (8 avril)
  8. «Arrête, arrête, ne me touche pas» (22 avril)
  9. «Quand on ouvre les mains» (29 avril)
  10. «Mon coeur, mon amour» (6 mai)
  11. «Quand au temple nous serons» (13 mai)
  12. « Y’a qu’un Jésus digne de ce nom » (20 mai)

Respirez une bouffée de la bonne odeur du Christ!

En supplément (gratuit!) d’un entretien accordé à Protestinfo (« Le protestantisme a l’odeur du propre » par Laurence Villoz), je réfléchis sur quelques versets de la deuxième lettre de Paul aux chrétien·nes de Corinthe. Il y évoque deux parfums:

« Grâce soit rendue à Dieu qui, par le Christ, nous emmène en tout temps dans son triomphe et qui, par nous, répand en tout lieu le parfum de sa connaissance. De fait, nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ, pour ceux qui se sauvent et pour ceux qui se perdent; pour les uns, odeur de mort qui conduit à la mort, pour les autres, odeur de vie qui conduit à la vie. Et qui est à la hauteur d’une telle mission? » La Bible, deuxième lettre aux Corinthiens chapitre 2, versets 14 à 16

Que faire avec un tel texte?

  • D’abord, réaliser que pour Paul, la « Parole de Dieu » est aussi une « Odeur de Dieu »: parfum de sa connaissance, bonne odeur du Christ.
  • Ensuite, réaliser que cette odeur est ambivalente: elle est odeur de mort pour certain·es, elle est odeur de vie pour d’autres.
  • Ensuite, réaliser que cette bonne odeur a quelque chose de paradoxal: la connaissance a le parfum de la mort, le Christ a l’odeur de Jésus crucifié; mais ils sont aussi le parfum et l’odeur d’un cadavre qui n’aura pas eu le temps de pourrir.
  • Ensuite, réaliser que la chrétienne et le chrétien reçoivent une double mission: elle et il doivent répandre le parfum de la connaissance en tout lieu et être pour Dieu la bonne odeur du Christ.
  • Enfin, réaliser que Paul ne précise pas ce que sentent la connaissance ni la bonne odeur du Christ; il laisse chacun·e libre d’attribuer au Christ l’odeur qui le ou la fait vivre.

Et se poser la question: pour moi, quelle odeur a le Christ, l’Évangile, la Grâce, la Bénédiction, la Vie?

Et surtout, surtout en respirer une bonne bouffée!