péché

Un péché masculin et petit-bourgeois

Le péché est un concept théologique souvent mal compris. Dans mes études de théologie, on m’a enseigné que pécher, c’est prétendre se réaliser soi-même, « se faire un nom » selon l’expression des hommes qui construisent la tour de Babel (Livre de la Genèse, chapitre 11, verset 4).

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché concerne les gens qui se sont réalisés eux-mêmes et les gens qui se sont fait un nom. Ou plutôt les gens qui ont l’orgueil de penser qu’ils peuvent se réaliser et se faire un nom. Cette théologie du péché vaut seulement pour eux. J’écris « eux » parce que cette théologie est surtout celle que défendent des hommes, particulièrement des hommes blancs, particulièrement des théologiens blancs diplômés de l’Université. Bref des petits-bourgeois. Bref des gens comme moi. Bref, ceux, et celles aussi, qui définissent cette théologie du péché. Et je souligne le courage qu’il faut pour faire du péché ce qui nous tient le plus à cœur.

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché ne peut pas être celle des personnes qui n’ont jamais eu la possibilité de réaliser leur potentiel ni pour des personnes qui aimeraient être appelées par leur nom. Cette théologie ne vaut rien pour elles. Pire, elle renforce leur asservissement. Poussée jusqu’au bout, elle les empêche même d’exister. J’écris « elles » parce que les victimes de cette théologie sont d’abord des femmes. Des femmes et des membres des Tiers — et Quart — Mondes ; des femmes et des handicapés ; des femmes et des minorités ethniques ; des femmes et des minorités sexuelles. Et particulièrement des femmes LGBTIQ, handicapées, pauvres et « de couleur ».

Nous avons besoin d’une théologie du péché qui en libère pas qui y enferme.

Comment la gourmandise est devenue un péché… [Gourmandise 1/2]

Un entretien sur la gourmandise pour la radio suisse Couleur 3 (émission La Suisse dévisse) me donne l’envie et l’occasion d’en parler sur mon blogue.

C’est au christianisme que l’on doit l’invention du concept de gourmandise. Car on lui doit l’invention d’un nouveau rapport religieux à la nourriture, un rapport qui ne concerne plus la consommation ou l’abstinence de certains aliments, mais qui met en garde, de manière générale et absolue, contre le plaisir que procure le goût. Les interdits ne portent donc plus (ou presque plus ou plus seulement) sur des aliments particuliers, mais plus largement sur la manière de les consommer. En christianisme, les principes qui régissent la manière de se nourrir ne relèvent plus d’une distinction entre des nourritures pures et impures, comme l’établit le judaïsme par exemple, mais d’une exigence de modération ou de tempérance. Elle devient ainsi une question morale avant tout. Conséquence directe de cette moralisation de l’alimentation, le christianisme va inventer puis imposer le péché de gourmandise. En voici les principales dates:

Vers le milieu du 4e siècle, Évagre le Pontique (un « Père du Désert ») fait de la gourmandise « le vice principal laissé en héritage par Adam », le premier des huit vices qui menacent les moines. Et c’est un autre moine, Jean Cassien qui, dans ses Institutions cénobitiques (écrites vers 420), qui en donne la première définition:

« C’est un démon, une pulsion mauvaise qui pousse les moines à renoncer à l’abstinence en mangeant hors des heures des repas, à trop manger ou à rechercher des saveurs qui flattent son goût. » Vincent-Cassy, M. (1993). « Un péché capital. » In C. N’Diaye (éd.), La gourmandise. Délices d’un péché (p. 18‑30). Autrement: page 20.

À la fin du 6e siècle, Grégoire le Grand dresse une liste des vices en bousculant l’ordre défini par Évagre le Pontique. Il fait de l’orgueil le premier péché, un péché dont découle tous les autres, et relègue la gourmandise en queue de liste, « en avant-dernière position avant la luxure qu’elle échauffe » (Vincent-Cassy, 1993: 21). Dans ses Morales sur Job, il élargit la définition de Cassien et expose cinq façons différentes de commettre le péché de gourmandise: praepopere (trop tôt), laute (trop cher), nimis (trop), ardenter (avec trop d’envie), studiose (avec trop de soin).

En 1215, lorsque le quatrième concile de Latran impose la confession orale obligatoire pour tous, le confesseur demande au pécheur potentiel s’il a mangé « avant l’heure, plus qu’il n’en faut, avidement, somptueusement, avec recherche, avec la parole » (Vincent-Cassy, 1993: 25). Cette définition confirme la moralisation du rapport chrétien à l’alimentation. Il n’en va plus de savoir ce que mange le chrétien, mais s’il s’est laissé dominé par sa faim en mangeant trop, trop tôt, ou avec trop de plaisir des nourritures trop riches ou trop bonnes.

À la fin du 13e siècle, l’Église catholique fixe à sept le nombre des péchés capitaux et les classe par ordre de gravité décroissante: « orgueil, avarice, luxure, colère, gourmandise, envie et acédie (paresse) » (Vincent-Cassy, 1993: 24). On aura remarqué que la gourmandise est remontée d’un rang et qu’elle figure maintenant à la cinquième place.

Paradoxalement, la création du concept de « gourmandise » aura eu pour effet collatéral d’éduquer le goût des chrétiens.

« Par ses prescriptions et ses interdits, l’Église catholique a inculqué aux fidèles, de génération en génération, l’existence de normes à respecter en matière alimentaire. Puissance pédagogique et autorité morale incontournables, l’Église a marqué de son empreinte les nombreux traités de civilité contemporains. Or, des scènes de repas du Christ aux repas en commun des ordres religieux, elle a fait de la table un lieu majeur du commerce social entre les hommes. Autant le grignotage entre les repas, la prise de nourriture en cachette et la gloutonnerie demeurent condamnés, autant le partage, la convivialité et les bonnes manières sont valorisées. Autrement dit, le plaisir gourmand est légitime dans le cadre d’un repas réglé. Au sens propre, l’enseignement de l’Église a conduit à une gastronomie gourmande: le plaisir de la bonne chère n’est accepté qu’à partir du moment où il respecte des règles, au premier rang desquelles figurent la bonne tenue à table et la nécessaire convivialité. En faisant éloge de la modération et de la décence à table sans condamner les plaisirs gustatifs et œnologiques, l’Église catholique a accompagné les élites occidentales dans “un processus de civilisation de l’appétit” qui proscrit le goinfre mais valorise le gourmet. » Quellier, F. (2010). Gourmandise histoire d’un péché capital préface de Philippe Delerm. Paris, A. Colin: pages 100-101

Où Jésus le Christ peut-il déposer les fardeaux qu’il prend en charge?

Ce matin, dans mon cours de praxéologie spirituelle, j’invite un étudiant à présenter le devenir personnel d’un-e acteur/trice de la pratique qu’il observe (la messe dans une paroisse haïtienne épiscopalienne du New Jersey). Il nomme un peu spontanément «Jésus». Lorsque je lui demande comment Jésus évolue au cours de la messe, l’étudiant paraît un peu emprunté. Mais je refuse de le laisser tranquille et je propose de réfléchir tous ensemble si Jésus peut changer et, le cas échéant, comment il change pendant la messe/le culte.

Pour nourrir la discussion, je propose, toujours spontanément, ce modèle:

Devenir personnel des paroissien-ne-s et de Jésus le Christ dans la messe/le culte. Modèle 1

Devenir personnel des paroissien-ne-s et de Jésus le Christ dans la messe/le culte. Modèle 1

Et je l’explique de la manière suivante:

  • Les paroissien-ne-s viennent à la messe/au culte chargés de leurs soucis, de leurs problèmes, de leurs fardeaux, de leurs dettes, de leur péché, etc.
  • Réalisant la promesse de Jésus le Christ (« Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos. » Évangile attribué à Matthieu chapitre 11, verset 28), la messe/le culte permet aux paroissien-ne-s de déposer leurs soucis, leurs problèmes, leurs fardeaux, leurs dettes, leur péché, etc.
  • Car c’est Jésus le Christ (désigné par Jean-Baptiste comme « l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » Évangile attribué à Jean, chapitre 1, verset 29) qui se charge de leurs soucis, de leurs problèmes, de leurs fardeaux, de leurs dettes, de leur péché, etc.

Et je suis plutôt satisfait de ma réponse.

Mais une étudiante me dit son désaccord avec mon modèle et en propose un autre:

Devenirs personnels respectifs des paroissien-ne-s et de Jésus le Christ dans la messe/le culte (modèle 2)

Devenirs personnels respectifs des paroissien-ne-s et de Jésus le Christ dans la messe/le culte (modèle 2)

Elle l’explique de la manière suivante:

  • Dans la messe, l’Eucharistie (et j’ajoute l’annonce du pardon dans le culte) représente un tournant à partir duquel les soucis, les problèmes, les fardeaux, les dettes, le péché, etc. dont sont chargés les paroissien-ne-s et les soucis, les problèmes, les fardeaux, les dettes, le péché, etc. pris en charge par Jésus le Christ diminuent.
  • À la fin de la messe/du culte, et les paroissien-ne-s et le Christ sont déchargés de leurs soucis, de leurs problèmes de leurs fardeaux, de leurs dettes, de leur péché, etc.

Dois-je dire que je préfère son modèle au mien? Ne serait-ce que pour des raisons logiques: il faut bien que Jésus le Christ puisse déposer les soucis, les problèmes, les fardeaux, les dettes, le péché, etc. qu’il prend en charge, s’il doit être sans souci, sans problème, sans fardeau, sans dette, sans péché, etc. au début d’une autre messe/culte. Mais je me pose deux questions:

Jésus le Christ a-t-il besoin de déposer les soucis, les problèmes, les fardeaux, les dettes, le péché, etc. qu’il prend en charge?

Où, à qui, quand, comment, etc. Jésus le Christ peut-il déposer les soucis, les problèmes, les fardeaux, les dettes, le péché, etc. qu’il prend en charge?


P.S. J’ai bien conscience que ma réflexion et ma question sont un peu gratuites et relève peut-être d’une pensée qui n’a pas été entièrement démythologisée. Je prie celles et ceux qui en seraient blessés de m’en excuser. En échange de mes excuses, j’aimerais bien qu’elles/ils m’expliquent comment je pourrais ou devrais réfléchir cette double question des devenirs des paroissien-ne-s et de Jésus le Christ dans la messe/le culte.