prière

Pour être universelle, une prière doit être athée

esprit802 a laissé deux commentaires à propos de mon dernier article « Funérailles : une prière (vraiment) universelle ». Après avoir précisé qu’il « aime cette belle prière » (je l’en remercie), il écrit notamment :

« Mais il me manque une phrase qui mentionne la deuxième dimension de notre vie : celle que nous ne maîtrisons pas, et qui pourtant qui nous permet d’exister. Le don d’être vivants. Dans ma vie, il n’y a pas seulement un JE et un NOUS, mais aussi un TU au-delà qui nous dépasse. »

Je comprends son manque, mais je l’ai voulu.

Car c’est précisément l’absence de « deuxième dimension » qui peut rendre la prière universelle. Dans un service funèbre « multispirituel », j’ai voulu permettre à celles et ceux pour qui il n’y a pas de « TU au-delà qui nous dépasse » de s’associer à cette prière. J’ai souhaité que chacun·e puisse trouver la consolation, la force, le repos, la justice, l’espoir, le changement et la paix là où elle, il la cherche : en soi, auprès de ses proches, de la part d’un Dieu, etc.

Une prière athée, une prière qui ne mentionne pas Dieu n’empêche personne de s’y référer. Mais elle n’oblige personne à le faire.

Funérailles: une prière (vraiment) universelle

On m’a demandé de rédiger une prière universelle pour les funérailles d’un proche, une prière que devait prononcer un membre de la famille. Sachant que les funérailles étaient catholiques, mais que le défunt et sa famille n’étaient ni catholiques, ni même chrétien·nes, j’ai rédigé un texte qui respecte la forme d’une prière universelle catholique et sur le fond de laquelle puissent s’accorder des personnes venant de divers univers spirituels.

Prions !

Dans la tristesse et dans la peine, en incluant celles et ceux qui n’ont pas pu venir aujourd’hui, nous pensons les unes et les uns aux autres.

Longtemps, nous avons côtoyé NN, notre XX, notre proche, notre ami. Et maintenant, nous devons vivre sans lui. Que nous gardions le souvenir de la personne qu’il a été, dans les bons comme dans les moins bons moments !

Parce que nous sommes dans le deuil, nous nous associons aux personnes qui sont dans le deuil. Qu’elles trouvent la consolation !

Parce que NN a souffert d’un cancer, nous nous associons aux personnes qui souffrent d’une maladie grave, aux personnes qui les aiment, aux personnes qui les soignent et qui en prennent soin. Qu’elles trouvent la force et le repos !

Parce que la vie n’est pas toujours juste, nous nous associons aux personnes écrasées par l’injustice, la faim, la souffrance ou la guerre. Qu’elles trouvent la justice, l’espoir, le changement et la paix !

Parce que nous aimons la vie, nous nous associons à toutes les vivantes, à tous le svivants. Que nous vivions toutes et tous, ici et ailleurs, maintenant et toujours, une vie belle, une vie vraie, une vie pleine, une vie qui vaut d’être vécue !

Amen.

Skiez comme vous priez!

IMG_1310

Publicité pour la station de ski du Mont Sutton (Québec). Vue sur les murs du CEPSUM à l’Université de Montréal.

Manger ou prier? Une histoire juive

Thomas Gergely, directeur de l’Institut d’Études du Judaïsme à l’Université Libre de Bruxelles, m’a raconté une histoire mêlant alimentation et spiritualité.

« Après la seconde guerre mondiale, Simon Wiesenthal, rescapé des camps de concentration, refusa d’entrer dans une synagogue. Un rabbin lui demanda pourquoi. Simon Wiesenthal lui raconta alors cette histoire.

  • Alors que j’étais dans un camp, j’ai vu un juif introduire en cachette et au risque d’être exécuté un tout petit livre de prière caché dans la doublure d’un vêtement. Au bout d’un certain temps, quelques uns de ses coreligionnaires lui demandèrent qu’il leur prête son livre pour qu’ils puissent eux aussi faire leur prière. Le déporté accepta à la condition qu’ils lui donnent en échange leur ration quotidienne de pain. Ce qu’ils firent. Et d’autres après eux, et d’autres encore. Si bien que le possesseur du livre de prière mourut d’avoir mangé trop de pain.

Simon Wiesenthal ajouta qu’il ne pouvait plus pratiquer une religion dans laquelle un croyant pouvait monnayer la possibilité de prier. Puis il demanda à son interlocuteur ce qu’il en pensait. Le rabbin lui demanda un jour de réflexion.

Le lendemain, le rabbin retrouva Simon Wiesenthal devant la même synagogue. Et quand celui-ci lui demanda s’il avait réfléchi, il lui répondit:

  • Tu ne veux plus pratiquer ta religion parce qu’un juif a un jour monnayé son livre de prière. Fort bien! Mais maintenant, à ton avis, que vaut une religion dans laquelle les croyants sont prêts à sacrifier toute leur ration de pain quotidien, c’est-à-dire peut-être toute leur nourriture d’un jour, pour avoir seulement la possibilité de prier?

Ce jour-là, Simon Wiesenthal entra dans la synagogue.

Imposer, proposer, apposer. Poser. Déposer, reposer

Deux paroles entendues la semaine dernière m’ont amené à réfléchir sur un geste classique en liturgie, celui de l’imposition des mains. Geste de bénédiction ou de guérison, il s’agit de poser la paume d’une main ou des deux mains sur le crâne ou le front, parfois sur les épaules, de la personne à qui transmettre la bénédiction de Dieu. (J’écris « poser », mais il n’y a souvent pas de contact, la ou les mains restant à légère distance, quelques centimètres, du crâne ou du front. Ce qui pose d’autres questions auxquelles je répondrai dans un autre article.)

  • Première parole, entendue sur la chaîne de télévision française D8, dans l’émission Touche pas à mon poste: Valérie Benaïm, comparant Cyril Hanouna au Christ, dit de lui qu’il « appose les mains ».
  • Deuxième parole, entendue après un culte dans l’Eglise protestante reformée-luthérienne de Toulon: le pasteur Hervé Gantz me fait remarquer que dans « imposer les mains », il y a « imposer ».

Qu’est ce qu’un théologien du quotidien peut faire de ces deux paroles? Il peut, il doit reconnaître qu’il a eu tort de donner tort à Valérie Benaïm. Certes, son expression n’est pas usuelle. On dit généralement de Jésus qu’il « impose les mains ». Mais au fond, c’est elle qui a raison. Comme le fait remarquer Hervé Gantz, Jésus n’impose pas ses mains, il les propose, il les appose. Il les pose, toujours gentiment, toujours délicatement, toujours doucement, toujours tendrement pour que la personne qu’il bénit dépose ce qui lui pèse et se repose.

Vers plusieurs « Notre Père »?

Le vendredi 22 novembre paraîtra la nouvelle traduction française de la Bible de la liturgie, celle l’Église catholique-romaine utilise lors de la célébration de la messe. L’annonce d’une nouvelle traduction de l’évangile attribué à Matthieu, chapitre 6, verset 13 a provoqué une vague d’émotion inattendue dans le monde francophone. Dans la prière proposée aux disciples, au lieu de lire/entendre « Et ne nous soumets pas à la tentation » (Bible de la liturgie – 1975), les catholiques liront/entendront désormais « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». La modification n’est pas anodine. Elle porte sur un concept théologique difficile: Dieu soumet-il à la tentation? Dieu est-il lui-même un (le?) tentateur. Les réponses dépendent (notamment) de la manière dont on traduit ce verset. Je vous propose quelques exemples des principales traductions, des exemples organisés en fonction de deux critères: 1) Est-ce Dieu qui soumet l’être humain à la tentation? 2) Le mal est-il personnifié?

Le mal est personnifié

Le mal n’est pas personnifié

Dieu soumet à la tentation

« Ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. » (Louis Segond – 1910)
« Et ne nous soumets pas à la tentation; mais délivre-nous du Mauvais. » (Bible de Jérusalem – 1955)
« Et ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur. » (Traduction Œcuménique de la Bible – 1975) »Et ne nous expose pas à la tentation, mais délivre-nous du Mauvais. » (Bible en Français Courant – 1982)
« Ne nous fais pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Mauvais. » (Nouvelle Bible Segond – 2002)
« Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal. » (Bible de la Liturgie – 1975)
« Ne nous fais pas pénétrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du criminel. » (Chouraqui – 1987)
« Ne nous mets pas à l’épreuve et garde-nous du mal (La Bible nouvelle traduction – 2001)

Dieu ne soumet pas à la tentation

« Ne nous laisse pas entrer dans la tentation, mais délivre-nous du Malin. » (Nouvelle Version Segond Révisée – 1978)
« Garde-nous de céder à la tentation, et surtout, délivre-nous du diable. » (Bible du semeur – 1992)
« Et ne permets pas que nous soyons tentés. Mais libère-nous de l’esprit du mal. » (Parole de Vie -2000)
« Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal » (Bible de la liturgie – 2013)

En traduisant par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation », la nouvelle version de la Bible de la liturgie décharge Dieu de son éventuelle responsabilité quant à la tentation et dépersonnifie le mal. Elle n’est pas la première à le faire, mais elle fait partie d’une paire très minoritaire. (En 2002, la Nouvelle Bible Segond (la version que privilégient les protestants) est même « revenue en arrière » en remplaçant « ne nous  laisse pas entre en tentation » (Nouvelle Version Segond Révisée – 1978) par « ne nous fais pas entrer en tentation ».)

Évidemment, ce n’est pas la traduction de la Bible qui a soulevé l’émotion, mais l’une de ses conséquences pratiques. La formulation de la prière du Notre Père que ce passage de Matthieu 6,  9-13 inspire (il en existe un parallèle au chapitre 11 de l’évangile attribué à Luc, mais le Notre Père s’en éloigne davantage) devrait logiquement, elle aussi, être modifiée (la décision n’a pas encore été prise). Et comme la prière du Notre Père est une prière commune à tou-te-s les chrétien-ne-s et que les trois principales confessions chrétiennes (catholique, orthodoxe et protestante) ont adopté la même version française en 1966, la question qui se pose est de savoir si les protestant-e-s et les orthodoxes vont adopter une éventuelle modification catholique.

Il est encore trop tôt pour le savoir. Mais le blogueur Nicolas Friedli présente le refus a priori des protestants suisses (et l’accord des protestants français) (lire son article « La FEPS rate le coche sur le nouveau Notre Père »)

« La demande catholique

En mars 2011, le Centre Romand de Pastorale Liturgique s’adresse à la Fédération des Églises Protestantes de Suisse au sujet de la modification de la sixième demande du Notre Père. La proposition de nouvelle traduction est: «Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal.» L’avis de la FEPS est explicitement demandé sur deux points :

  • Est-ce que cela pose un inconvénient majeur à ce que l’Église catholique adopte cette traduction?
  • Est-ce qu’il y a risque de tensions interconfesionnelles?

Évidemment, on peut émettre un reproche, mineur, à l’Église catholique: mettre le pied dans la porte! Mineur parce que la Fédération Protestante de France et la Commission liturgique de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France n’avaient pas exprimé d’opposition à cette proposition.

La réponse de la FEPS

À cette demande, la FEPS répond 6 mois plus tard, en septembre 2011. Sa réponse est pour le moins étonnante : d’une part, la nouvelle traduction est reconnue comme exégétiquement valable, d’autre part la FEPS souhaite qu’elle n’entre pas en vigueur en Suisse romande. Toute l’argumentation de la FEPS se rapporte au refus:

  • la procédure adoptée n’est pas la bonne parce que différente de celle qui avait conduit à l’actuel Notre Père commun;
  • les paroisses sont attachées à la version actuelle et habituée à la traduction traditionnelle.

La FEPS joue donc l’exégèse contre la procédure et fait gagner la procédure ! Puis l’exégèse contre la tradition, et fait gagner la tradition ! On croit rêver… »

Enfin, pour mémoire, je cite la prière du Notre Père dans les trois principales confessions chrétiennes (on trouve d’autres versions, notamment plus anciennes, sur le site http://priere-orthodoxe.blogspot.ca/2010/10/la-priere-du-seigneur.html). On remarquera que si les versions catholiques et protestantes sont identiques (sauf la dernière phrase, prononcée par l’officiant chez les catholiques et par l’assemblée chez les protestant-e-s), les orthodoxes ont d’ores et déjà adopté le désormais fameux « ne nous laisse pas entrer… »

 Catholique

 Protestant

 Orthodoxe

Notre Pèrequi es aux cieux,que ton Nom soit sanctifié,que ton règne vienne,

que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

Pardonne-nous nos offenses,

comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre nous du mal.

Amen

Grand séminaire de Montréal

Notre Pèrequi es aux cieux,que ton nom soit sanctifié,que ton règne vienne

que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

Pardonne-nous nos offenses

comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,

Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal.

Car c’est à toi qu’appartiennent: le règne la puissance et la gloire,

Aux siècles des siècles.

Amen.

Oratoire du Louvre

Notre Père,qui es aux cieux,que ton nom soit sanctifié,que ton règne vienne,

que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel;

donne-nous aujourd’hui notre pain essentiel;

remets-nous nos dettes,

comme nous aussi les remettons à nos débiteurs;

et ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Malin.

Amen.

Assemblée des évêques de France