prière

Skiez comme vous priez!

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Publicité pour la station de ski du Mont Sutton (Québec). Vue sur les murs du CEPSUM à l’Université de Montréal.

Manger ou prier? Une histoire juive

Thomas Gergely, directeur de l’Institut d’Études du Judaïsme à l’Université Libre de Bruxelles, m’a raconté une histoire mêlant alimentation et spiritualité.

« Après la seconde guerre mondiale, Simon Wiesenthal, rescapé des camps de concentration, refusa d’entrer dans une synagogue. Un rabbin lui demanda pourquoi. Simon Wiesenthal lui raconta alors cette histoire.

  • Alors que j’étais dans un camp, j’ai vu un juif introduire en cachette et au risque d’être exécuté un tout petit livre de prière caché dans la doublure d’un vêtement. Au bout d’un certain temps, quelques uns de ses coreligionnaires lui demandèrent qu’il leur prête son livre pour qu’ils puissent eux aussi faire leur prière. Le déporté accepta à la condition qu’ils lui donnent en échange leur ration quotidienne de pain. Ce qu’ils firent. Et d’autres après eux, et d’autres encore. Si bien que le possesseur du livre de prière mourut d’avoir mangé trop de pain.

Simon Wiesenthal ajouta qu’il ne pouvait plus pratiquer une religion dans laquelle un croyant pouvait monnayer la possibilité de prier. Puis il demanda à son interlocuteur ce qu’il en pensait. Le rabbin lui demanda un jour de réflexion.

Le lendemain, le rabbin retrouva Simon Wiesenthal devant la même synagogue. Et quand celui-ci lui demanda s’il avait réfléchi, il lui répondit:

  • Tu ne veux plus pratiquer ta religion parce qu’un juif a un jour monnayé son livre de prière. Fort bien! Mais maintenant, à ton avis, que vaut une religion dans laquelle les croyants sont prêts à sacrifier toute leur ration de pain quotidien, c’est-à-dire peut-être toute leur nourriture d’un jour, pour avoir seulement la possibilité de prier?

Ce jour-là, Simon Wiesenthal entra dans la synagogue.

Imposer, proposer, apposer. Poser. Déposer, reposer

Deux paroles entendues la semaine dernière m’ont amené à réfléchir sur un geste classique en liturgie, celui de l’imposition des mains. Geste de bénédiction ou de guérison, il s’agit de poser la paume d’une main ou des deux mains sur le crâne ou le front, parfois sur les épaules, de la personne à qui transmettre la bénédiction de Dieu. (J’écris « poser », mais il n’y a souvent pas de contact, la ou les mains restant à légère distance, quelques centimètres, du crâne ou du front. Ce qui pose d’autres questions auxquelles je répondrai dans un autre article.)

  • Première parole, entendue sur la chaîne de télévision française D8, dans l’émission Touche pas à mon poste: Valérie Benaïm, comparant Cyril Hanouna au Christ, dit de lui qu’il « appose les mains ».
  • Deuxième parole, entendue après un culte dans l’Eglise protestante reformée-luthérienne de Toulon: le pasteur Hervé Gantz me fait remarquer que dans « imposer les mains », il y a « imposer ».

Qu’est ce qu’un théologien du quotidien peut faire de ces deux paroles? Il peut, il doit reconnaître qu’il a eu tort de donner tort à Valérie Benaïm. Certes, son expression n’est pas usuelle. On dit généralement de Jésus qu’il « impose les mains ». Mais au fond, c’est elle qui a raison. Comme le fait remarquer Hervé Gantz, Jésus n’impose pas ses mains, il les propose, il les appose. Il les pose, toujours gentiment, toujours délicatement, toujours doucement, toujours tendrement pour que la personne qu’il bénit dépose ce qui lui pèse et se repose.

Vers plusieurs « Notre Père »?

Le vendredi 22 novembre paraîtra la nouvelle traduction française de la Bible de la liturgie, celle l’Église catholique-romaine utilise lors de la célébration de la messe. L’annonce d’une nouvelle traduction de l’évangile attribué à Matthieu, chapitre 6, verset 13 a provoqué une vague d’émotion inattendue dans le monde francophone. Dans la prière proposée aux disciples, au lieu de lire/entendre « Et ne nous soumets pas à la tentation » (Bible de la liturgie – 1975), les catholiques liront/entendront désormais « Et ne nous laisse pas entrer en tentation ». La modification n’est pas anodine. Elle porte sur un concept théologique difficile: Dieu soumet-il à la tentation? Dieu est-il lui-même un (le?) tentateur. Les réponses dépendent (notamment) de la manière dont on traduit ce verset. Je vous propose quelques exemples des principales traductions, des exemples organisés en fonction de deux critères: 1) Est-ce Dieu qui soumet l’être humain à la tentation? 2) Le mal est-il personnifié?

Le mal est personnifié

Le mal n’est pas personnifié

Dieu soumet à la tentation

« Ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. » (Louis Segond – 1910)
« Et ne nous soumets pas à la tentation; mais délivre-nous du Mauvais. » (Bible de Jérusalem – 1955)
« Et ne nous conduis pas dans la tentation, mais délivre-nous du Tentateur. » (Traduction Œcuménique de la Bible – 1975) »Et ne nous expose pas à la tentation, mais délivre-nous du Mauvais. » (Bible en Français Courant – 1982)
« Ne nous fais pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Mauvais. » (Nouvelle Bible Segond – 2002)
« Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du Mal. » (Bible de la Liturgie – 1975)
« Ne nous fais pas pénétrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du criminel. » (Chouraqui – 1987)
« Ne nous mets pas à l’épreuve et garde-nous du mal (La Bible nouvelle traduction – 2001)

Dieu ne soumet pas à la tentation

« Ne nous laisse pas entrer dans la tentation, mais délivre-nous du Malin. » (Nouvelle Version Segond Révisée – 1978)
« Garde-nous de céder à la tentation, et surtout, délivre-nous du diable. » (Bible du semeur – 1992)
« Et ne permets pas que nous soyons tentés. Mais libère-nous de l’esprit du mal. » (Parole de Vie -2000)
« Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal » (Bible de la liturgie – 2013)

En traduisant par « Et ne nous laisse pas entrer en tentation », la nouvelle version de la Bible de la liturgie décharge Dieu de son éventuelle responsabilité quant à la tentation et dépersonnifie le mal. Elle n’est pas la première à le faire, mais elle fait partie d’une paire très minoritaire. (En 2002, la Nouvelle Bible Segond (la version que privilégient les protestants) est même « revenue en arrière » en remplaçant « ne nous  laisse pas entre en tentation » (Nouvelle Version Segond Révisée – 1978) par « ne nous fais pas entrer en tentation ».)

Évidemment, ce n’est pas la traduction de la Bible qui a soulevé l’émotion, mais l’une de ses conséquences pratiques. La formulation de la prière du Notre Père que ce passage de Matthieu 6,  9-13 inspire (il en existe un parallèle au chapitre 11 de l’évangile attribué à Luc, mais le Notre Père s’en éloigne davantage) devrait logiquement, elle aussi, être modifiée (la décision n’a pas encore été prise). Et comme la prière du Notre Père est une prière commune à tou-te-s les chrétien-ne-s et que les trois principales confessions chrétiennes (catholique, orthodoxe et protestante) ont adopté la même version française en 1966, la question qui se pose est de savoir si les protestant-e-s et les orthodoxes vont adopter une éventuelle modification catholique.

Il est encore trop tôt pour le savoir. Mais le blogueur Nicolas Friedli présente le refus a priori des protestants suisses (et l’accord des protestants français) (lire son article « La FEPS rate le coche sur le nouveau Notre Père »)

« La demande catholique

En mars 2011, le Centre Romand de Pastorale Liturgique s’adresse à la Fédération des Églises Protestantes de Suisse au sujet de la modification de la sixième demande du Notre Père. La proposition de nouvelle traduction est: «Et ne nous laisse pas entrer en tentation, mais délivre-nous du mal.» L’avis de la FEPS est explicitement demandé sur deux points :

  • Est-ce que cela pose un inconvénient majeur à ce que l’Église catholique adopte cette traduction?
  • Est-ce qu’il y a risque de tensions interconfesionnelles?

Évidemment, on peut émettre un reproche, mineur, à l’Église catholique: mettre le pied dans la porte! Mineur parce que la Fédération Protestante de France et la Commission liturgique de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France n’avaient pas exprimé d’opposition à cette proposition.

La réponse de la FEPS

À cette demande, la FEPS répond 6 mois plus tard, en septembre 2011. Sa réponse est pour le moins étonnante : d’une part, la nouvelle traduction est reconnue comme exégétiquement valable, d’autre part la FEPS souhaite qu’elle n’entre pas en vigueur en Suisse romande. Toute l’argumentation de la FEPS se rapporte au refus:

  • la procédure adoptée n’est pas la bonne parce que différente de celle qui avait conduit à l’actuel Notre Père commun;
  • les paroisses sont attachées à la version actuelle et habituée à la traduction traditionnelle.

La FEPS joue donc l’exégèse contre la procédure et fait gagner la procédure ! Puis l’exégèse contre la tradition, et fait gagner la tradition ! On croit rêver… »

Enfin, pour mémoire, je cite la prière du Notre Père dans les trois principales confessions chrétiennes (on trouve d’autres versions, notamment plus anciennes, sur le site http://priere-orthodoxe.blogspot.ca/2010/10/la-priere-du-seigneur.html). On remarquera que si les versions catholiques et protestantes sont identiques (sauf la dernière phrase, prononcée par l’officiant chez les catholiques et par l’assemblée chez les protestant-e-s), les orthodoxes ont d’ores et déjà adopté le désormais fameux « ne nous laisse pas entrer… »

 Catholique

 Protestant

 Orthodoxe

Notre Pèrequi es aux cieux,que ton Nom soit sanctifié,que ton règne vienne,

que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

Pardonne-nous nos offenses,

comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés.

Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre nous du mal.

Amen

Grand séminaire de Montréal

Notre Pèrequi es aux cieux,que ton nom soit sanctifié,que ton règne vienne

que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.

Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour.

Pardonne-nous nos offenses

comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés,

Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal.

Car c’est à toi qu’appartiennent: le règne la puissance et la gloire,

Aux siècles des siècles.

Amen.

Oratoire du Louvre

Notre Père,qui es aux cieux,que ton nom soit sanctifié,que ton règne vienne,

que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel;

donne-nous aujourd’hui notre pain essentiel;

remets-nous nos dettes,

comme nous aussi les remettons à nos débiteurs;

et ne nous laisse pas entrer dans l’épreuve, mais délivre-nous du Malin.

Amen.

Assemblée des évêques de France

Dieu au Super Bowl

J’ai lu hier sur le site de l’Agence France Presse un article qui établit un lien direct entre le sport et la religion: « Super Bowl: pour 3 Américains sur 10, Dieu joue un rôle dans la victoire« . En voici deux extraits:

« Selon une étude de l’Institut de Recherche sur la Religion (PRRI), 27% des Américains pensent que Dieu, et non pas les joueurs ou les entraîneurs, aura une influence dans la victoire soit des Ravens de Baltimore, soit des 49ers de San Francisco. »

« Plus d’un Américain sur deux – 53% – pense également que Dieu récompense les athlètes croyants, contre 42% le contraire. »

Sur la première statistique, j’aimerais savoir de quelle influence divine il est question. Dans ma Théologie du Canadien de Montréal, j’ai proposé deux manières de concevoir l’impact de Dieu sur une rencontre sportive:

  • Soit on conçoit qu’il intervient directement en guidant lui-même le ballon (la rondelle, la balle ou la flèche peu importe) vers sa cible.
  • Soit on conçoit qu’il intervient indirectement en inspirant les joueurs et les entraîneurs pour qu’ils puissent prendre les meilleures décisions et réaliser les meilleurs gestes.

Même si je n’écarte pas la possibilité d’un miracle, ma théologie chrétienne me fait choisir la deuxième solution: je crois que ce sont les joueurs et les entraîneurs qui décident de la victoire; je crois qu’ils la doivent à leurs talents footballistiques (et un peu à la chance aussi qui n’est pas un autre nom de Dieu); mais je crois cependant que leur foi peut les aider à mieux jouer et à mieux entraîner.

Sur la seconde statistique, je serai plus radical. Je ne crois absolument pas que Dieu récompense les plus croyants; et je ne crois pas qu’il choisirait le Super Bowl comme récompense, même pour récompenser des footballeurs croyants.

« Virgin Mary ‘crosses the finish line’ with Olympic gold runner »

Je savais que le Comité International Olympique veille très jalousement sur son image. J’ai appris qu’il veille tout aussi jalousement sur les images de ses Jeux. Pas question que les Jeux servent de tribune politique ou de vecteur publicitaire. Pas question que des athlètes ou des spectateurs profitent des Jeux pour défendre leurs causes ou vendre leurs produits. En voici quelques exemples:

  • Pas de politique: Le CIO a interdit tous les drapeaux autres que les drapeaux nationaux. Pas question de brandir un drapeau tibétain, québécois ou catalan (il semble cependant que les drapeaux écossais échappe à cette interdiction). Un supporter breton de l’équipe de France de football féminin en a fait l’amère expérience (précisions sur Slate.fr).
  • Pas de publicité: Le CIO interdit dans les stades et autour des stades toute publicité pour des marques concurrentes à ses propres commanditaires. Il a banni des enceintes olympiques tous les produits qui feraient de la concurrence à ses commanditaires (nourriture, boisson, moyen de payement, etc.). Il défend même aux athlètes de mentionner leurs commanditaires de quelque manière que ce soit, quand ils ne sont pas ceux du CIO (précisions sur Slate.fr). Le second du 100 mètres, Yohan Blake, risque ainsi la disqualification pour avoir porté une montre de luxe qui, pour être suisse, n’était pas pour autant celle du chronométreur officiel des Jeux Olympiques (précisions sur Lexpress.fr).

On peut penser que le CIO a raison de vouloir rester politiquement neutre et de garder les stades vierges de toute publicité. Mais on peut aussi penser que les intentions du CIO sont moins noble, qu’il ne veut décevoir ni les pays qui délèguent leurs athlètes (surtout les pays riches ou influents), ni les commanditaires qui le financent (très généreusement). Non seulement, il ne mange pas la main qui le nourrit, mais il lui offre même une manucure.

Ce qui rend d’autant plus étonnant le fait que le CIO a renoncé à contrôler un type de messages et un genre d’images. Et ce sont, je vous le donne en mille: les messages religieux. La preuve!

  • Le CIO a autorisé deux saoudiennes (la judoka Wodjan Ali Seraj Abdulrahim Shahrkhani et la coureuse de 800 mètres Sarah Attar) à combattre ou à courir la tête couverte d’un foulard.

  • Le CIO laisse les athlètes prier (ce qui est normal), mais il les laisse aussi montrer au monde qu’ils prient en performant leurs gestes de prière quand les caméras se braquent sur eux. Dans ces Jeux de Londres, j’ai vu des gestes classiques, des athlètes catholiques se signer, des athlètes évangéliques poser un genoux à terre et déposer leur  front sur leur main, des athlètes musulmans s’essuyer le visage avec leur main puis tourner leurs paumes vers le ciel, etc. Mais le geste le plus étonnant qu’il m’a été donné de voir a été celui de l’éthiopienne Meseret Defar, gagnante du 5000 mètres. Hier, après avoir remporté sa finale, elle a sorti de sous son maillot (elle avait donc couru avec!) une image d’une Vierge à l’Enfant qu’elle a brandi devant les caméras. Il s’agissait d’un témoignage de foi et donc, dans le même temps, d’un message publicitaire en faveur du christianisme. D’ailleurs l’agence de presse Catholicnewsagency.com ne s’y est pas trompée, elle qui a aussitôt publié un communiqué titré: « Virgin Mary ‘crosses the finish line’ with Olympic gold runner » (la Vierge Marie et pas l’Enfant Jésus, mais c’est une autre histoire).

Alors que le CIO veille jalousement à interdire les mesages politiques et publicitaires qu’il ne contrôle pas, il semble tolérer que les Jeux Olympiques servent de tribune religieuse. Pourquoi ces deux poids? Pourquoi ces deux mesures?

Il se pourrait que « la religion », les religions et les croyant-e-s aient réussi à faire plier le CIO, à lui faire admettre qu’il y a, au moins pour les athlètes, quelque chose d’aussi important que les Jeux Olympiques, mais quelque chose sur laquelle ils/elles ne sont pas prêt-e-s à faire de concession. Les croyant-e-s, tous les croyant-e-s seraient ici des résistant-e-s, peut-être les seul-e-s. Ce qui me paraît intéressant quand je pense que l’on fait du soi-disant « Esprit olympique » une nouvelle religion!