prière

« Quand on ouvre les mains »

Dans la dynamique de mon cours Vouloir, pouvoir, devoir transmettre « Dieu » à tous les sens, je propose chaque mercredi matin pendant les prochaines semaines, 12 chroniques réunies sous le titre Les confessions d’un autre pasteur B., en hommage au titre du livre de Jacques Chessex : Chessex, J. (1974). La confession du pasteur Burg. Ch. Bourgois.


9. « Quand on ouvre les mains »

Longtemps, j’ai fait des choses par habitude ou par conformisme. Et puis un jour, je me suis mis à réfléchir, à penser ce que je faisais machinalement, automatiquement, voire magiquement. Quand j’évoque ces « choses que j’ai faites », je pense à ce qui relève de notre sixième sens, le moins connu, la somesthésie (sensibilité du corps) ou la proprioception (perception de soi), tout ce que nous éprouvons avec nos muscles, dans notre corps : les stimuli, les sensations, les sentiments que nous provoquent nos déplacements, nos postures ou les gestes que nous performons.

Longtemps, à l’impératif « Prions ! », j’ai réagi comme je l’avais appris : en fermant les yeux et en baisant la tête ; pourquoi ? Pour me concentrer, par humilité ou pour « rentrer en moi-même », mais personne ne m’en a jamais rien dit ; en joignant les mains « à la protestante », les doigts croisés plutôt que tendus ; pourquoi ? Pour ne pas faire comme les catholiques ou pour signifier une communauté profondément imbriquée. Mais on ne me l’a jamais expliqué ; ou alors, j’ai oublié.

Longtemps, j’ai prié assis ou debout, jusqu’au jour où j’ai essayé la prière de Taizé. Essayée, mais pas adoptée. Je suis aussi souple qu’une barre d’acier et m’agenouiller me cause trop d’inconfort ; je vis la prière comme une épreuve à surmonter, comme un défi à relever. Pas bon pour moi.

Longtemps, j’ai béni les (petites) foules, les deux bras largement écartés ; pourquoi ? Parce que ! Jusqu’au jour où j’ai vu une collègue méthodiste bénir en levant les deux bras, les paumes ouvertes vers le ciel ; pourquoi ? Parce qu’elle reçoit la bénédiction plutôt qu’elle la donne. J’ai adopté son geste et je le partage désormais avec les paroissien·nes : je leur propose de lever les bras, d’ouvrir les paumes, pour recevoir la bénédiction directement de « notre père-mère qui est aux cieux ». Un geste que longtemps j’avais refusé ; pourquoi ? Parce qu’il était pentecôtiste (on peut être pasteur et bête à la fois) ! Un geste qui rend heureuses les personnes qui ne peuvent pas se lever « pour recevoir la bénédiction » ou qui le font par devoir, mais en souffrant. Plus de postures permettent de mieux inclure.

Longtemps, j’ai rechigné à faire agenouiller les personnes que je bénissais — adultes baptisés, catéchumènes confirmés, nouveaux mariés — ; je trouvais cet agenouillement trop humiliant. Jusqu’à cette double expérience visuelle — voir un pasteur polynésien tendre la main, prendre la main pour relever une personne agenouillée — et somesthésique — éprouver la grâce d’une main secourable qui m’a relevé alors qu’épuisé, j’étais assis par terre à la fin d’un marathon —. J’ai enfin compris qu’on peut accepter, mais je dois écrire « je », que je peux accepter de m’abaisser si c’est pour être relevé. Belle réalité évangélique qu’il est facile de transmettre au corps.


  1. «Paroles, paroles, paroles» (19 février)
  2. «Elle est ailleurs» (4 mars)
  3. «Des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose» (11 mars)
  4. «Comme de bien entendu» (18 mars)
  5. «Voir, il faut voir, sais-tu voir?» (25 mars)
  6. «Jolie bouteille, sacrée bouteille» (1er avril)
  7. «Ça se sent que c’est toi» (8 avril)
  8. «Arrête, arrête, ne me touche pas» (22 avril)
  9. «Quand on ouvre les mains» (29 avril)
  10. «Mon coeur, mon amour» (6 mai)
  11. «Quand au temple nous serons» (13 mai)
  12. « Y’a qu’un Jésus digne de ce nom » (20 mai)

 

Pour être universelle, une prière doit être athée

esprit802 a laissé deux commentaires à propos de mon dernier article « Funérailles : une prière (vraiment) universelle ». Après avoir précisé qu’il « aime cette belle prière » (je l’en remercie), il écrit notamment :

« Mais il me manque une phrase qui mentionne la deuxième dimension de notre vie : celle que nous ne maîtrisons pas, et qui pourtant qui nous permet d’exister. Le don d’être vivants. Dans ma vie, il n’y a pas seulement un JE et un NOUS, mais aussi un TU au-delà qui nous dépasse. »

Je comprends son manque, mais je l’ai voulu.

Car c’est précisément l’absence de « deuxième dimension » qui peut rendre la prière universelle. Dans un service funèbre « multispirituel », j’ai voulu permettre à celles et ceux pour qui il n’y a pas de « TU au-delà qui nous dépasse » de s’associer à cette prière. J’ai souhaité que chacun·e puisse trouver la consolation, la force, le repos, la justice, l’espoir, le changement et la paix là où elle, il la cherche : en soi, auprès de ses proches, de la part d’un Dieu, etc.

Une prière athée, une prière qui ne mentionne pas Dieu n’empêche personne de s’y référer. Mais elle n’oblige personne à le faire.

Funérailles: une prière (vraiment) universelle

On m’a demandé de rédiger une prière universelle pour les funérailles d’un proche, une prière que devait prononcer un membre de la famille. Sachant que les funérailles étaient catholiques, mais que le défunt et sa famille n’étaient ni catholiques, ni même chrétien·nes, j’ai rédigé un texte qui respecte la forme d’une prière universelle catholique et sur le fond de laquelle puissent s’accorder des personnes venant de divers univers spirituels.

Prions !

Dans la tristesse et dans la peine, en incluant celles et ceux qui n’ont pas pu venir aujourd’hui, nous pensons les unes et les uns aux autres.

Longtemps, nous avons côtoyé NN, notre XX, notre proche, notre ami. Et maintenant, nous devons vivre sans lui. Que nous gardions le souvenir de la personne qu’il a été, dans les bons comme dans les moins bons moments !

Parce que nous sommes dans le deuil, nous nous associons aux personnes qui sont dans le deuil. Qu’elles trouvent la consolation !

Parce que NN a souffert d’un cancer, nous nous associons aux personnes qui souffrent d’une maladie grave, aux personnes qui les aiment, aux personnes qui les soignent et qui en prennent soin. Qu’elles trouvent la force et le repos !

Parce que la vie n’est pas toujours juste, nous nous associons aux personnes écrasées par l’injustice, la faim, la souffrance ou la guerre. Qu’elles trouvent la justice, l’espoir, le changement et la paix !

Parce que nous aimons la vie, nous nous associons à toutes les vivantes, à tous le svivants. Que nous vivions toutes et tous, ici et ailleurs, maintenant et toujours, une vie belle, une vie vraie, une vie pleine, une vie qui vaut d’être vécue !

Amen.

Skiez comme vous priez!

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Publicité pour la station de ski du Mont Sutton (Québec). Vue sur les murs du CEPSUM à l’Université de Montréal.

Manger ou prier? Une histoire juive

Thomas Gergely, directeur de l’Institut d’Études du Judaïsme à l’Université Libre de Bruxelles, m’a raconté une histoire mêlant alimentation et spiritualité.

« Après la seconde guerre mondiale, Simon Wiesenthal, rescapé des camps de concentration, refusa d’entrer dans une synagogue. Un rabbin lui demanda pourquoi. Simon Wiesenthal lui raconta alors cette histoire.

  • Alors que j’étais dans un camp, j’ai vu un juif introduire en cachette et au risque d’être exécuté un tout petit livre de prière caché dans la doublure d’un vêtement. Au bout d’un certain temps, quelques uns de ses coreligionnaires lui demandèrent qu’il leur prête son livre pour qu’ils puissent eux aussi faire leur prière. Le déporté accepta à la condition qu’ils lui donnent en échange leur ration quotidienne de pain. Ce qu’ils firent. Et d’autres après eux, et d’autres encore. Si bien que le possesseur du livre de prière mourut d’avoir mangé trop de pain.

Simon Wiesenthal ajouta qu’il ne pouvait plus pratiquer une religion dans laquelle un croyant pouvait monnayer la possibilité de prier. Puis il demanda à son interlocuteur ce qu’il en pensait. Le rabbin lui demanda un jour de réflexion.

Le lendemain, le rabbin retrouva Simon Wiesenthal devant la même synagogue. Et quand celui-ci lui demanda s’il avait réfléchi, il lui répondit:

  • Tu ne veux plus pratiquer ta religion parce qu’un juif a un jour monnayé son livre de prière. Fort bien! Mais maintenant, à ton avis, que vaut une religion dans laquelle les croyants sont prêts à sacrifier toute leur ration de pain quotidien, c’est-à-dire peut-être toute leur nourriture d’un jour, pour avoir seulement la possibilité de prier?

Ce jour-là, Simon Wiesenthal entra dans la synagogue.

Imposer, proposer, apposer. Poser. Déposer, reposer

Deux paroles entendues la semaine dernière m’ont amené à réfléchir sur un geste classique en liturgie, celui de l’imposition des mains. Geste de bénédiction ou de guérison, il s’agit de poser la paume d’une main ou des deux mains sur le crâne ou le front, parfois sur les épaules, de la personne à qui transmettre la bénédiction de Dieu. (J’écris « poser », mais il n’y a souvent pas de contact, la ou les mains restant à légère distance, quelques centimètres, du crâne ou du front. Ce qui pose d’autres questions auxquelles je répondrai dans un autre article.)

  • Première parole, entendue sur la chaîne de télévision française D8, dans l’émission Touche pas à mon poste: Valérie Benaïm, comparant Cyril Hanouna au Christ, dit de lui qu’il « appose les mains ».
  • Deuxième parole, entendue après un culte dans l’Eglise protestante reformée-luthérienne de Toulon: le pasteur Hervé Gantz me fait remarquer que dans « imposer les mains », il y a « imposer ».

Qu’est ce qu’un théologien du quotidien peut faire de ces deux paroles? Il peut, il doit reconnaître qu’il a eu tort de donner tort à Valérie Benaïm. Certes, son expression n’est pas usuelle. On dit généralement de Jésus qu’il « impose les mains ». Mais au fond, c’est elle qui a raison. Comme le fait remarquer Hervé Gantz, Jésus n’impose pas ses mains, il les propose, il les appose. Il les pose, toujours gentiment, toujours délicatement, toujours doucement, toujours tendrement pour que la personne qu’il bénit dépose ce qui lui pèse et se repose.