résurrection

S’orienter sur la boussole spirituelle

Dans la liturgie chrétienne, le mois de janvier est le mois des mages ; pour mémoire, l’évangile attribué à Matthieu raconte l’histoire de savants qui viennent de l’Orient jusqu’à Bethléem en suivant une étoile qui les guide vers la crèche où Jésus vient de naître ; pour mémoire, le chrtistianisme fête ces mages le 6 janvier, jour de l’Épiphanie ; réentendre cette histoire m’a donné envie de réfléchir sur le terme français « s’orienter ».

S’orienter, c’est se situer par rapport à l’orient, donc par rapport à l’est.

En digressant, je rappelle que géographiquement, on se « nordise », par rapport au pôle magnétique ; et que « s’occidentaliser » est chargé d’un tout autre sens, c’est adopter les coutumes et les habitudes de « l’Occident », c’est-à-dire de l’Europe et de l’Amérique du Nord, qui en fait se situent autant à l’est qu’à l’ouest puisque la terre est ronde et surtout au nord ; encore que l’Australie et la Nouvelle-Zélande par exemple appartiennent à l’hémisphère sud.

Mais intellectuellement et spirituellement, on continue à s’orienter;  ;u moins quand on parle français ; l’orient certes, mais pourquoi l’orient ? Parce que c’est à l’est que le soleil se lève ; s’orienter, c’est donc se situer par rapport au soleil qui se lève ; et où que l’on soit sur la planète, il se lève plutôt ou à peu près vers l’orient, qu’on appelle aussi le levant.

À ce point, vous vous demandez peut-être que fait ce billet sur un blogue théologique.

C’est que le christianisme a lui aussi fait de l’est, son point de référence ; ainsi, beaucoup d’églises sont orientées vers l’est, c’est-à-dire que le lieu de la célébration est à l’est ; vers l’est et non pas vers Jérusalem ; car cette ville, toute « sainte » qu’elle soit, ne se trouve à l’est que pour l’Europe et l’Afrique du Nord, et encore, très approximativement, tandis que le soleil levant est une référence universelle, valable tout autour du globe terrestre.

Et pourquoi l’orient est-il le point de référence du christianisme ? C’est que traditionnellement, le christianisme postule qu’au dernier jour, Jésus, « Lumière du monde » (re) viendra de l’Orient ; comme les mages pour revenir à mon introduction ; un·e chrétien·ne s’oriente donc, oriente donc toute son existence par rapport à sa référence, Jésus ressuscité, et par rapport à son espérance : la mort n’aura pas le dernier mot.

Pour l’anecdote, je signale que traditionnellement, le christianisme a eu tendance à enterrer les mort·es la tête orientée vers l’est. Mais il a enterré les personnes plus important·es les pieds vers l’est, leur permettant ainsi de gagner quelques secondes au moment de la résurrection finale ; en se relevant, elles ou ils pourront immédiatement voir la Lumière, Jésus ressuscité, et se diriger vers elle, sans même avoir besoin de se retourner.

Trouver cela un peu désuet, voire ridicule, n’empêche personne, chrétien·ne ou non, de s’orienter. Puisqu’avant toute considération théologique, la valeur de l’est est cosmique et universelle : c’est, en gros, l’endroit où le soleil se lève. J’apprécie les symboles qui peuvent réunir des gens aux diverses convictions.

Discuter de la vie, de la mort (subie ou choisie), de ce qu’il y a ou n’y a pas après

Je partage ici une animation que j’ai expérimentée dans le cadre d’un repas-sciences « La dernière pilule » jeudi 11 novembre 2021 de 19 h à 22 h à la Ferme des Tilleuls, Renens (Vaud) dans le cadre de l’exposition Happy Pills.

Le thème

« Lorsqu’on arrive au bout du bout, que le corps et l’esprit ne résistent plus, lorsqu’on fait des choix de parcours de vie ou de mort, il y a la possibilité, l’éventualité d’une dernière pilule. Celle qui clôt le tout, qui met un terme à nos existences et à ses souffrances. Celle qui redonne aussi parfois des perspectives, qui apaise, qui délivre. Venez partager vos visions de ces fins avec un·e praticien·ne qui côtoie la mort au quotidien et évoquer les multiples facettes de nos morts avec des chercheur·euse·s qui les étudient sous toutes les coutures et coutumes. » https://www.eprouvette-unil.ch/evenement/repas-sciences-2-la-derniere-pilule/

Le déroulement du repas-sciences

  • Trois ou quatre chercheur·es animent trois ou quatre tables de six à huit personnes.
  • Le repas compte trois plats, si possible adaptés au thème.
  • Un·e chercheur·e fait discuter une table pendant le temps d’un plat (20 à 30 minutes).
  • À chaque plat, les chercheur·es changent de table et recommencent la même animation.
  • Chaque table rencontre donc trois chercheur·es et discute du thème à partir de trois points de vue différents.

Mon animation

Faire discuter librement à partir de citations tirées de la Bible, d’ouvrages de théologie et de la popculture.

Trois exemples de citations

  • Tirée de la Bible

« Car, pour moi, la vie c’est le Christ, et la mort est un gain. Mais si vivre ici-bas me permet encore d’accomplir une œuvre utile, alors je ne sais pas quoi choisir. » Le Nouveau Testament, lettre de Paul aux Philippiens

  • Tirée d’un livre de théologie

« La très ancienne bénédiction biblique, qui reposa finalement sur Job après bien des tourments — mourir rassasié de jours —, a viré au supplice. Il faudrait pouvoir mourir en sortant de table, après avoir rendu grâce. Au lieu de quoi on nous ligote à notre chaise et nous voilà punis, condamnés à rester à la table d’un interminable repas. Si bon qu’il fût, on est écœuré à la seule vue des restes. » Müller-Colard, M. (2014). L’autre Dieu : La plainte, la menace et la grâce. Labor et Fides

  • Tirée de la popculture

« Quand il n’y aura plus rien qui chavire et qui blesse et quand même les chagrins auront l’air d’une caresse, quand je verrai ma mort juste au pied de mon lit, que je la verrai sourire de ma si petite vie, je lui dirai “écoute ! Laisse-moi juste une minute…” » Bruni, C. (2002). La dernière minute : Vol. Quelqu’un m’a dit [enregistré par C. Bruni]. Naïve.

À télécharger à l’adresse: https://olivierbauer.files.wordpress.com/2021/11/bauer_animation_mortvie_2021.pdf

La mort escamotée?

Laure Dasinières, journaliste pour Heidi.News (lire son article : Pourquoi la mort a disparu à la faveur de l’épidémie de Covid-19), me suggère une hypothèse : « En période de COVID-19, la mort et ses représentations seraient escamotées dans l’espace public et dans les médias ». Pas entièrement convaincu, je la mets à l’épreuve de quelques faits, pour voir si elle leur résiste.

La mort escamotée dans l’espace privé ?

Mais je commence par rappeler que la pandémie a forcé beaucoup d’entre nous à se confronter à la mort d’un·e proche, même si certaines morts ont été effectivement escamotées par l’impossibilité d’accompagner les mourant·es dans leurs derniers instants ou de prendre soin de leur cadavre.

La mort escamotée dans l’espace public ?

Il est vrai que les limites imposées, en particulier celles du nombre de participant·es aux funérailles ont pu rendre la mort plus abstraite. Car depuis un an, nous avons fréquenté moins de cimetières, vu moins de cadavres, moins de cercueils et moins d’urnes, réconforté moins de proches en pleurs, entendu moins de rappel de notre vulnérabilité. Et nous avons parfois dû participer à des obsèques à distance ce qui a limité les perceptions à la vue et à l’ouïe, ce qui a réduit notre émotion et peut-être escamoté un peu de la réalité de la mort.

Il est aussi vrai que les diverses variantes de confinements, la fermeture de commerces et l’obligation de faire des activités à distance ont pu conduire à relativiser l’importance de la mort. Pour certain·es, la mort physique est un moindre mal par rapport à l’impossibilité de travailler, de vivre des rapports sociaux et même de consommer. Le christianisme a pu contribuer à relativiser la mort au nom de l’espérance d’une vie après la mort garantie par la résurrection du Christ.

La mort escamotée dans les médias ?

Loin d’escamoter la mort, les médias l’ont littéralement mise « à la une » ! Pudiquement certes, mais ils l’ont fait. Que ce soit pour indiquer l’ampleur du drame, pour dresser le bilan quotidien du nombre de décès ou pour marquer des seuils symboliques. Mais il est vrai que la répétition du nombre des décès crée sans doute une certaine accoutumance à la mort et tend à la banaliser, si ce n’est à l’escamoter. J’en donne trois exemples récents :

L’Express: Un cimetière portugais débordé par les mort·es de la COVID-19.
Une du Temps avec l'indication du nombre de mort de la COVID-19
Le Temps: Bilan quotidien des décès dus à la COVID-19 en Suisse.
Une du New York Times comémmorant 500'000 mort·es de la Covid-19
New York Times: Symbolisation des 500’000 mort·es de la COVID-19 aux USA.

L’hypothèse d’une mort escamotée résiste-t-elle à l’épreuve de la réalité ?

L’hypothèse « En période de COVID-19, la mort et ses représentations seraient escamotées dans l’espace public et dans les médias » ne résiste qu’à moitié à la mise à l’épreuve de la réalité. Il est vrai que la mort a pu être escamotée dans l’espace public. Mais il est faux qu’elle l’ait été dans les médias.

Si la mort était escamotée serait-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ?

Il me reste encore une dernière mise à l’épreuve de l’hypothèse, une mise à l’épreuve subjective cette fois, une mise à l’épreuve qui implique le sujet que je suis. Elle n’y résiste pas. Que la mort soit escamotée peut être rassurant, agréable, réconfortant. Mais c’est illusoire et trompeur. Car ce n’est évidemment jamais la mort qui est escamotée, mais seulement sa représentation publique et médiatique. Tant qu’il y a des mort·es, tant que la mort est présente dans les espaces intimes et privés, il faut qu’elle le soit aussi dans l’espace public et dans les médias. Il faut la présenter et la représenter pour rappeler sa mortalité à qui se croit immortel. Il faut la présenter et la représenter pour rappeler sa cruauté à qui a l’espoir de la résurrection. Il faut la présenter et la représenter pour rappeler combien la vie peut valoir la peine d’être vécue, combien il est nécessaire de la protéger.


Sur la mort et le mourir, on peut aussi lire sur mon blogue:

Un certain retour des mort·es II (pour les spécialistes)

Autour de la théologie et des pratiques protestantes autour de la mort et des mort·es (voir mon article « Un certain retour des mort·es »), j’ai oublié d’écrire que le protestantisme envisage lui aussi la possibilité de faire quelque chose pour les mort·es après leur mort ! J’en trouve l’expression pratique dans les liturgies protestantes des services funèbres qui prévoient une « remise du défunt », formulée par exemple dans ces termes :

« Remise du défunt ».« Pour remettre un défunt à Dieu »
« Seigneur, Dieu notre Père, toute notre espérance est en toi. C’est pourquoi nous te remettons N. [Tu connais sa foi.] Pardonne-lui toute faute, car tu es bon et tu aimes les hommes, et accueille-le/la auprès de toi dans l’attente de la résurrection. »« Dieu le Père t’a créé(e) à son image, Dieu le Fils t’a sauvé(e) par sa mort et sa résurrection, Dieu le Saint-Esprit t’a appelé(e) à la vie et t’a sanctifié(e). Que le Dieu de toute grâce te conduise à travers les ténèbres de la mort, qu’il te fasse miséricorde au jour du jugement et t’accorde la vie éternelle. Repose en paix. »
Liturgie des services funèbres selon les projets de 1993 et 1995 de la Communauté de travail des Commissions romandes de liturgieLe service funèbre. Églises luthériennes en France, Commission de Liturgie des Églises luthériennes en France, 1999

Mais que se passe-t-il alors si la personne défunte n’est pas remise ou mal remise à Dieu ? Dieu ne l’accueillerait-elle pas ? À mon avis, vouloir remettre le défunt à Dieu est une prétention illégitime. Les liturgies qui l’incluent ont tort. Elles ne devraient pas maintenir l’illusion que nous pourrions faire quelque chose pour les mort·es. Il faut les changer.

Pour une pratique plus protestante des services funèbres (ce qui signifie évidemment « plus conforme à ma théologie protestante »), on peut par exemple privilégier la liturgie de l’Église protestante unie de France dont le titre dit l’intention : Annonce de [la] Résurrection à l’occasion d’un décès [deuil] (disponible en libre accès sur le site de l’EPUdF). Elle aide les êtres humains à vivre leur deuil tout en laissant à Dieu le soin des mort·es.

Quand et comment les chrétien·nes célèbrent-elles et ils la résurrection de Jésus?

  • Par une célébration hebdomadaire, appelée culte, messe ou divine liturgie, fixée au dimanche parce que Jésus est ressuscité dans la nuit qui suit le sabbat.
  • Par une célébration annuelle, celle de Pâques, fixée au premier dimanche après la première pleine lune de printemps (une date astucieuse qui combine des symboliques religieuse – Pâques est fixée en fonction de la Pâque juive et de la crucifixion de Jésus –, cosmique – Pâques est une fête du printemps – et culturelle – Pâques ne pouvait pas tomber en même temps que les fêtes de la fondation de Rome).

Pour en savoir plus sur la fixation de la date de Pâques, lire Declercq, G. (2000). Anno Domini: Les origines de l’ère chrétienne. Brepols.

Penser sa mort

Quel signal routier choisiriez-vous pour signifier ce qu’est la mort pour vous?