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Quand le droit fait la théologie

Dans un article de son blogue « Le grain de sable » (le titre en dit l’objectif: « Mariage religieux musulman en Suisse: attention danger! »), Suzette Sandoz, ancienne politicienne suisse, professeure de droit à la retraite et, l’information n’est pas anodine, laïque très engagée au sein de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, évoque la nécessité d’appliquer strictement le principe qui exige qu’un mariage religieux soit toujours et forcément précédé d’un mariage civil. Cela me semble juste, même si on peut procéder autrement et faire du ou de la « ministre du culte » le ou la célébrant.e civil.e, comme aux États-Unis ou au Canada, ce qui a d’autres conséquences théologiques (lire sur mon blogue: « La bénédiction d’un couple n’est ni un mariage ni un sous-mariage« ).

Suzette Sandoz me rappelle que la définition d’un « mariage religieux » implique, de jure et de facto, la reconnaissance de « religions ». Est-ce que la législation helvétique considère comme « religieux » un mariage druidique ou aztèque? En tous les cas, qu’il existe un « mariage musulman » indique que l’islam est déjà une religion reconnue en Suisse. Mais Suzette Sandoz me rend surtout attentif  à un changement dans la législation suisse. Je la cite:

«Le mariage religieux ne peut précéder le mariage civil». Telle est la formulation, qui a remplacé, dans le code civil suisse, dès le 1er janvier 2000, celle valable depuis 1912 (et même depuis 1874), à savoir: «La bénédiction religieuse ne peut avoir lieu que sur présentation du certificat de mariage délivré par l’officier de l’état civil».

Ce passage de la « bénédiction religieuse » au « mariage religieux » a soulevé mon intérêt de théologien du quotidien (en retard, puisque le changement a eu lieu en 2000!). J’en relève deux implications théologiques:

  1. Négative. En 2000, la législation helvétique a transformé en mariage les rites de conjugalité des religions. Or en protestantisme, il n’existe pas de « mariage religieux ». En théologie protestante, l’Église ne marie pas; des célébrant.e.s rappellent la bénédiction de Dieu aux deux partenaires et à leur couple.
  2. Positive. Depuis 2000, la législation helvétique permet aux religions de célébrer des rites de conjugalité  pour les couples non mariés. L’exemple le plus évident et le plus médiatisé est la bénédiction de couples de même sexe. Ainsi, il aura fallu 12 ans pour que l’Église évangélique réformée du canton de Vaud (celle de Suzette Sandoz et la mienne aussi) instaure un « rite pour les couples de même sexe au bénéfice un partenariat enregistrés dans le sens de la loi« . Ce qui aura été long, mais qui aura finalement permis de réduire une discrimination. En passant, on aura remarqué que l’Église évangélique réformée du canton de Vaud a soigneusement respecté l’esprit de la législation helvétique, puisqu’elle réserve cette bénédiction aux couples déjà « pacsés ».

Je réalise que j’ai déjà écrit (et réfléchi?) sur le mariage et le couple; on pourra donc lire:

Pour aller encore plus loin, on peut lire mon article scientifique sur la manière dont deux conjoints de même sexe peuvent vivre leur rite de bénédiction (en libre accès sur Academia.edu):

Futilités estivales autour du goût, des lèvres et de la globalisation

J’ai inclus dans mon programme estival la lecture de deux excellents livres autour de la question de la religion, des rites et des sens:

Deux excellents livres qui viennent nourrir et renouveler mon point de vue.

  • Dans le premier, l’historien Éric Palazzo, professeur d’histoire du Moyen Âge à l’Université de Poitiers, analyse des images médiévales pour montrer combien la messe est synesthésique, c’est-à-dire qu’elle mobilise tous les sens de celles et ceux qui y participent. Il démontre aussi que les images de la messe remplissent exactement le même rôle: elles sollicitent évidemment la vue, mais elles donnent à voir des éléments qui évoquent l’ouïe (des musiciens par exemple), l’olfaction (un encensoir), le goût (une hostie) ou le toucher (un calice). Les images médiévales de la messe présente le programme de la messe. Mais elles font encore plus. Selon Éric Palazzo, la théologie médiévale confère à l’image, au texte et au livre le même pouvoir qu’elle attribue à l’hostie et au vin de messe, celui de rendre le Christ réellement présent.
  • Le second livre est un ouvrage collectif dirigé par Axel Michaels, professeur d’Indologie classique à la Heidelberg Universität, et Christoph Wulf, professeur d’anthropologie et de philosophie à la Freie Universität Berlin. Ils ont réuni une vingtaine de coauteur.e.s pour explorer la manière dont les rites (hindous surtout) mobilisent les sens. J’y ai (re)découvert cette évidence que les sens, leur nombre, leur définition, leur manière de fonctionner sont des constructions humaines et donc, forcément, partielles, fragiles et provisoires. Ainsi dans l’hindouisme, certains courants reconnaissent onze sens: cinq sens pour connaître (les oreilles, la peau, les yeux, la langue et le nez), cinq sens pour agir (la parole, les mains, les pieds, l’anus et les parties génitales) et l’esprit qui complète la liste.

Deux excellents livres qui font surgir deux questions (un bon livre est un livre qui suscite le débat parce que c’est un livre qui fait penser).

  1. Éric  Palazzo fait un amalgame rapide voire erroné, lorsqu’il attribue aux lèvres le sens du goût. Or, il me semble que les lèvres font toucher plus qu’elles ne font goûter, en tous les cas, qu’elles font toucher avant de faire goûter.
  2. Dans son introduction, Alex Michaels affirme que la globalisation, parce qu’elle passe par Internet et par la télévision, concerne la vue et l’ouïe, mais pas le goût et l’olfaction. Pourtant, à Lausanne ou à Montréal, je sens forcément la globalisation à plein nez: odeurs de friture, de curry, de barbecue, de pizza, de raclette, de dim sum, de pain frais, de bagel, de kebab, de bouillon, de tacos, de poisson, de graillon, etc. Si je veux, je peux, sans même quitter Lausanne ou  Montréal, goûter la globalisation, découvrir dans ma bouche, dans  mon ventre presque les goûts du monde.

Tout cela a-t-il vraiment de l’intérêt? Futilités estivales.

La bénédiction d’un couple n’est ni un mariage ni un sous-mariage!

Sous le titre «L’Église ne célébrera pas de « sous-mariage »», le quotidien québécois Le Devoir rapporte aujourd’hui les propos du chancelier du diocèse catholique-romain de Montréal. Il réagit à la décision d’une juge québécoise qui a statué que le «mariage religieux» ne devait pas forcément valoir comme mariage civil (pour faire court).

« Or, l’Église ne célèbre pas « d’union spirituelle », rétorque François Sarrazin. « Il n’y a pas de sous-célébration, on ne joue pas ce jeu-là, dit-il. Le mariage n’est pas qu’un contrat [aux yeux de l’Église] : c’est un sacrement. » Commencer à célébrer des unions semi-clandestines « mettrait en péril la dignité du sacrement du mariage », fait valoir M. Sarrazin.

Le théologien du quotidien ne pouvait pas rater l’occasion de s’autosaisir de ce sujet.

  1. D’abord, ce n’est pas de «l’Église» dont il est question mais de l’Église catholique-romaine. Ce qui n’est pas la même chose (ce n’est pas parce que j’ai l’habitude de cette généralisation abusive que je vais la laisser passer).
  2. Surtout que dans le cas présent, aucun catholique n’était impliqué. Le plaignant était un baptiste qui souhaitait être marié aux yeux de son Église, sans que cela n’entraîne de conséquences sur le plan civil (au Québec, les prêtres, les pasteurs et d’autres professionnels du religieux remplissent la fonction d’officier d’État-civil).
  3. J’ai depuis longtemps remarqué qu’au Québec, comme aux États-Unis, en Suisse ou en France (j’ai eu la chance d’avoir été pasteur dans ces quatre pays), le mariage permettait à l’État de réguler le religieux. En Amérique du Nord, il accorde à certaines institutions religieuses (pas toutes) un droit généralisé à célébrer des mariages reconnus civilement; en Europe, il exige que le mariage célébré par certaines institutions religieuses (pas toutes) soit précédé d’un mariage civil. En leur conférant ce droit ou cette contrainte, les États accordent à certaines institutions religieuses (pas toutes) un statut particulier et une certaine forme de reconnaissance.
  4. Par commodité, j’ai utilisé l’expression «mariage religieux», mais, dans une perspective protestante, cette chose n’existe pas! Les Églises protestantes ne marient personne. Elles proposent des cérémonies ou deux personnes, de sexe différent ou de même sexe, témoignent de leur amour devant leurs familles et leurs ami.e.s, se font mutuellement des promesses, signifient leur alliance en échangeant des anneaux et demandent à Dieu, publiquement et «cérémonieusement», de les bénir, chacun individuellement et ensemble dans leur couple. Et qu’ils/elles soient marié.e.s, pacsé.e.s, en union libre, en concubinage, etc. ne change rien à l’affaire. Ils/elles repartent comme ils/elles sont venus.
  5. Sur un point, je suis d’accord avec le chancelier du diocèse catholique-romain de Montréal, les Églises ne proposent pas d’union spirituelle, mais une union totale, charnelle aussi. «Vous pouvez embrasser le/la marié.e!»

Sur le même thème, on peut lire mon article scientifique sur la manière dont deux conjoints de même sexe peuvent vivre leur rite de bénédiction.