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Le Christ se trouve-t-il dans le pain ou dans le sel?

La théologie pratique part toujours d’une expérience. Laissez-moi vous raconter celle que je viens de faire!

Le pasteur Jean-François Ramelet m’invite à prêcher à l’Esprit sainf, lieu phare de l’Église évangélique réformée du canton de Vaud, dans un cycle de cultes sur le goût. Je choisis d’évoquer le sel. Et je décide de partir d’un petit verset dans lequel trois évangiles font dire à Jésus: «Vous êtes le sel de la terre.» (Matthieu 5,13), «Ayez du sel en vous!» (Marc 9,49-50) et «Le sel est une bonne chose.» (Luc 14,34-35).

Le samedi précédent ma prédication (le culte a lieu le samedi soir), je me rends à Saint-François pour le culte consacré à l’acide. Au moment de la Cène, j’ai la surprise de découvrir que le pain a un goût de safran (pour celles et ceux qui connaissent, c’est une cuchaule).

Lundi en terminant ma prédication, je réalise que je suis un peu dur avec le sel. Je dis en substance que trop de sel est mauvais pour la santé, pour la foi et pour la terre. Je suggère donc de célébrer la Cène avec du pain sans sel. Après avoir vérifié que l’on va trouver du pain sans sel, l’idée est acceptée.

Mardi matin, je reçois un courriel d’un officiant laïc. Il craint que la célébration de la Cène avec du pain sans sel soit mal vécue. Car les trois évangiles font aussi dire à Jésus: «Si le sel perd son goût, il ne sert à rien et il ne reste plus qu’à le jeter.» Je reconstruis son raisonnement : un pain sans sel, c’est un pain sans goût; donc un pain sans sel, c’est un pain sans Christ.

Mercredi matin, nous avons une conversation téléphonique et nous clarifions le malentendu. Nous garderons le pain sans sel et je présenterai dans le culte la raison qui me l’a fait choisir.

L’expérience se termine ici et la théologie pratique s’en empare.

Le Christ est-il dans le pain où dans le sel? La théologie pratique répond que la question n’est pas pertinente. Dans une perpective protestante réformée, le Christ n’est présent ni dans le pain, ni dans le sel. S’il est présent dans la Cène, il l’est dans le geste de partager une nourriture. Peu importe que le pain soit de la cuchaule ou du pain de campagne; peu importe qu’il soit assaisonné de safran; peu importe qu’il soit avec ou sans sel; et même, peu importe que ce soit du pain ou un autre aliment! Mais l’expérience montre que le goût des aliments n’est pas sans importance. Pour l’officiant laïc, il n’est pas indifférent que le pain contienne ou ne contienne pas du sel. Plus généralement, manger du pain, du riz ou de la noix de coco n’a pas la même valeur théologique.

Samedi soir, j’espère qu’en mangeant du pain sans sel, les célébrantes et les célébrants ressentiront un manque et qu’ils auront envie de devenir le sel de la terre. Pour saler, un peu, la terre, pour donner du goût à la vie, faire fondre les regards, les mots et les gestes qui glacent, assaisonner les débats, conserver ce qui risque de pourrir. J’espère qu’ils et elles auront envie d’offrir le sel de leurs larmes, de leur sueur et de leur sang.

Comme le culte a lieu ce soir, je ne sais encore rien de l’effet d’une Cène célébrée avec du pain sans sel.

Trop de foi nuit à la santé spirituelle. Trop de chrétien-ne-s rend la terre indigeste. Et c’est Jésus qui le dit!

Dans les évangiles, Jésus utilise trois fois la métaphore du sel.

« C’est vous qui êtes le sel de la terre. Mais si le sel devient fade, avec quoi le salera-t-on? Il n’est plus bon qu’à être jeté dehors et foulé aux pieds par les gens. » Évangile attribué à Matthieu, chapitre 5, verset 13

« Le sel est une bonne chose; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi l’assaisonnerez-vous? Ayez du sel en vous-mêmes, et soyez en paix les uns avec les autres. » Évangile attribué à Marc, chapitre 9, verset 50

« Le sel est une bonne chose; mais si le sel devient fade, avec quoi l’assaisonnera-t-on? Il n’est bon ni pour la terre, ni pour le fumier; on le jette dehors. Celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende! » Évangile attribué à Luc, chapitre 14, versets 34 et 35

Évidemment, Jésus s’est trompé. Le sel ne peut pas perdre sa saveur, il ne peut pas devenir fade. Car c’est le chlorure de sodium, c’est-à-dire le sel, qui fait le goût de sel et le goût du sel (d’autres minéraux peuvent donner à chaque sel un goût particulier). Ou alors, Jésus ne s’est pas trompé. Mais alors, il faut prendre sa métaphore au sérieux et admettre que, comme le sel, son/sa disciple ne risque pas de perdre sa saveur ni de devenir fade, qu’il n’a pas besoin de se faire assaisonner ni saler. Ce qu’il est, il le reste. Il ne sera jamais jeté dehors; il ne sera même jamais utilisé pour la terre ou le fumier.

Mais la métaphore soulève un deuxième problème, celui de la quantité.

Elle se pose sur un plan individuel. Car chez « Marc », la métaphore du sel concerne des individus. Jésus dit à ses disciples: « Ayez du goût! Soyez savoureux! Épicez votre existence! ». Et je trouve que Jésus a raison. Mais je sais que l’abus de sel est dangereux pour la santé. Et j’entends Jésus dire: « Ayez du sel en vous-mêmes… mais pas trop! ». Trop de foi (et je me refuse d’ajouter un qualificatif: une foi trop aveugle ou trop fanatique) nuit à la santé spirituelle.

Mais le risque vaut aussi collectivement. Car chez « Matthieu », la métaphore du sel concerne le monde et la société. Jésus dit à ses disciples: « C’est à vous de donner du goût, de la saveur au monde! C’est à vous d’épicer la société, d’y mettre votre grain de sel! ». Et je trouve que Jésus a raison. Mais je sais que trop de sel rend les plats immangeables. Et j’entends Jésus dire: « C’est vous qui êtes le sel de la terre… mais ne soyez pas trop nombreux! ». Trop de chrétien-ne-s rend la terre indigeste. Et je n’ai pas besoin de convertir tout le monde; et je peux même me réjouir qu’il y ait, là où je vis, moins de chrétien-ne-s.