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Un péché masculin et petit-bourgeois

Le péché est un concept théologique souvent mal compris. Dans mes études de théologie, on m’a enseigné que pécher, c’est prétendre se réaliser soi-même, « se faire un nom » selon l’expression des hommes qui construisent la tour de Babel (Livre de la Genèse, chapitre 11, verset 4).

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché concerne les gens qui se sont réalisés eux-mêmes et les gens qui se sont fait un nom. Ou plutôt les gens qui ont l’orgueil de penser qu’ils peuvent se réaliser et se faire un nom. Cette théologie du péché vaut seulement pour eux. J’écris « eux » parce que cette théologie est surtout celle que défendent des hommes, particulièrement des hommes blancs, particulièrement des théologiens blancs diplômés de l’Université. Bref des petits-bourgeois. Bref des gens comme moi. Bref, ceux, et celles aussi, qui définissent cette théologie du péché. Et je souligne le courage qu’il faut pour faire du péché ce qui nous tient le plus à cœur.

Mais la vie m’a appris que cette conception du péché ne peut pas être celle des personnes qui n’ont jamais eu la possibilité de réaliser leur potentiel ni pour des personnes qui aimeraient être appelées par leur nom. Cette théologie ne vaut rien pour elles. Pire, elle renforce leur asservissement. Poussée jusqu’au bout, elle les empêche même d’exister. J’écris « elles » parce que les victimes de cette théologie sont d’abord des femmes. Des femmes et des membres des Tiers — et Quart — Mondes ; des femmes et des handicapés ; des femmes et des minorités ethniques ; des femmes et des minorités sexuelles. Et particulièrement des femmes LGBTIQ, handicapées, pauvres et « de couleur ».

Nous avons besoin d’une théologie du péché qui en libère pas qui y enferme.

Un-e théologien-ne est méthodologiquement croyant-e

En marge d’une (mini) polémique autour de l’engagement d’un-e théologien-ne musulman-e au Centre Suisse Islam et Société de l’Université de Fribourg en Suisse, je me permets de donner modestement mon avis:

  1. Même dans les Universités publiques, la plupart des théologien-ne-s est engagée en fonction de la confession de sa théologie.
  2. Cela me paraît légitime dans la mesure où toute théologie est située, qu’elle parle à partir d’une conception particulière de Dieu, des êtres humains, du monde, et des relations qu’ils entretiennent.
  3. Mais il ne faut pas confondre la théologie et la personne qui la fait. Ainsi un-e théologien-ne musulman-e peut être musulman-e (sans doute que cela facilite son travail), mais il/elle pourrait aussi ne pas l’être.

J’aime à répéter qu’un-e théologien-ne est un-e chercheur-e méthodologiquement croyant-e. C’est-à-dire que l’Université qui l’engage doit exiger qu’il, qu’elle soit musulman-e, juif/ve ou chrétien-ne pendant la semaine, mais qu’elle doit ignorer ce qu’il, ce qu’elle fait le  dimanche, le samedi ou le vendredi.


Sur ma conception de la théologie à l’Université, on peut (re)lire sur mon blogue:

Universités: plus de théologie, pas moins

Les facultés de théologie ont un rôle à jouer auprès de l’État dans la régulation de la religion.

Alors que l’existence de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal est menacée, deux articles parus récemment dans La Presse ont retenu mon attention de professeur de théologie pratique dans cette institution.

Le premier – « Lutte contre le terrorisme : la déradicalisation doit passer par la religion » par Philippe Teisceira-Lessard, le 22 mai – présentait « un rapport rédigé pour le compte du ministère fédéral de la Sécurité publique » qui « conclut qu’il faut offrir des réponses religieuses aux individus radicalisés, même si cette solution peut sembler inconfortable pour les démocraties occidentales ».

Le second – « Le courage de nommer » par Paul Journet, le 24 mai – déplorait que « Québec facilite le recrutement de sectes comme l’Église de la scientologie », puisqu’à titre de « groupes religieux reconnus », elles sont exemptées de payer les taxes municipales sur leurs édifices. « Le fisc n’est pas théologien », ajoutait l’éditorialiste, manière de dire qu’il n’a pas les compétences pour distinguer entre les Églises et les sectes.

La concomitance de ces deux textes m’a conforté dans mon opinion : s’il est absolument nécessaire que l’État et les institutions religieuses soient clairement séparés, il n’est pas bon que l’État, reléguant la religion à la sphère privée, s’en désintéresse complètement. Il faut qu’il la régule. Et je suis convaincu que les facultés de théologie ont alors un rôle à jouer.

Former les rabbins et les imams

Dans le cadre des discussions sur la place de la théologie à l’Université de Montréal, j’ai récemment proposé de la développer plutôt que de la réduire. Et j’ai suggéré d’étendre notre programme de théologie pratique aux responsables de toutes les communautés religieuses. Nous formons déjà des prêtres, des pasteurs et des laïques fidèles à leur propre vision du christianisme, mais critiques à son égard, et surtout conscients du contexte dans laquelle ils exercent leurs responsabilités, en particulier de la nécessité de respecter les valeurs québécoises.

Au lieu de fermer les programmes de théologie, les universités devraient les ouvrir aux autres religions, recruter des professeurs compétents pour former, avec les mêmes exigences, des rabbins, des imams et tous les responsables de toutes les communautés religieuses.

Je suis convaincu qu’une telle formation contribuerait à une déradicalisation passant « par la religion ». Et Québec pourrait fixer comme condition à la reconnaissance d’un groupe religieux que ses responsables aient suivi un programme de formation en théologie pratique dans l’une de ses universités.