Noli me tangere!

Dans le sous-sol du sanctuaire de Sainte-Anne-de-Beaupré, près de Québec, j’ai vu cette pietà, un peu paradoxale.

L’indication « Merci de ne pas toucher » fait-elle oui ou non partie de l’oeuvre?

  • On peut répondre non, et estimer que quelqu’un l’a ajouté, de peur que la dévotion tactile des fidèles (qui caresseraient ou embrasseraient la représentation du cadavre de Jésus ou celle du corps de sa mère) ne dégrade la sculpture.
  • Mais on peut répondre oui, si l’on se souvient que, dans l’évangile attribué à Jean, c’est précisément l’ordre que Jésus donne à Marie, le jour de sa résurrection: « Ne me touche pas! » (mal traduit par « ne me retiens pas! ») Jean 20, 17. L’artiste aurait donc joué sur deux niveaux, il aurait fait pour rappeler aux fidèles trop empressés ce qu’il ne faut pas faire.

J’aime la seconde réponse. Mais malheureusement, c’est sans doute la première la plus plausible…

Je devrai revenir sur le toucher en religion, le « toucher-les-objets » sur lequel pèse le soupçon de magie et le « toucher-les-personnes », toujours au risque de violer l’intimité. S’il y a des touchers qui font du mal, il y a pourtant des touchers qui font du bien. À l’autre comme à soi. C’est, je crois, ce qu’exprime cette citation de Derrida:

« Il faudra donc, oui, parler de la caresse. Celle-ci ne se réduit pas au simple contact, fût-ce au contact de l’autre. Ni a aucune des autres expériences évoquées, avant et après « caresser ». La caresse donne ou prend. Et/ou elle donne et prend. Elle prend en donnant, elle donne à prendre, elle apprend à donner – ce qu’on appelle un peu vite du plaisir. Elle nous assiège dans le plaisir, elle nous investit d’une question non théorique et harcelante, d’une inquiétude constitutive du plaisir même: « Qu’est-ce que le plaisir? Qu’est-ce que c’est que ça? D’où vient-il? de l’autre ou de moi? Est-ce que je le prends? Est-ce que je le donne? Est-ce l’autre qui me le donne? ou qui me le prend? Est-ce que je me le donne, le temps de ce plaisir? » etc. Et si toutes ces hypothèses n’étaient pas contradictoires ou incompatibles, comment faudrait-il alors les penser? Les déclarer? Les avouer même? Les avouer en y touchant comme à l’enjeu du toucher même. Comme si au témoignage de reconnaissance (« Merci de ce que tu me donnes »), la grammaire de la réponse restait indécidable (« Mais non, je ne te donne rien, je me donne… », etc. – « Je me donne, dis-tu. Ah bon? Veux-tu dire «Je me donne moi-même» ou «Je me donne à moi-même» »? etc.). »

Derrida, J. (2000). Le toucher, Jean-Luc Nancy. Paris: Galilée: 91

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