Pape

L’art de faire du neuf avec du vieux. An Old « Young Pope »

– « Est-il possible d’illustrer chaque élément de l’affiche de la série télévisée The Young Pope avec des citations bibliques? », demande le théologien du quotidien à propos d’une série qu’il n’a pas vue.

– « Oui! », se répond-il sans plus tarder. « En voici la preuve: »

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Et, légèrement désabusé, il ajoute ces versets qu’il tire du livre du Qohélet, dans la Bible juive:
« Paroles de Qohéleth, fils de David, roi à Jérusalem.
Futilité complète, dit Qohéleth, futilité complète, tout n’est que futilité!
Quel avantage l’être humain retire-t-il de tout le travail qu’il fait sous le soleil?
Une génération s’en va, une génération vient, et la terre subsiste toujours.
Le soleil se lève, le soleil se couche; il aspire au lieu d’où il se lève.
Allant vers le sud, tournant vers le nord, tournant, tournant, va le vent, et le vent reprend ses tours.
Tous les torrents vont à la mer, et la mer n’est pas remplie; vers le lieu où ils coulent, les torrents continuent à couler.
Tout est fatigant, plus qu’on ne peut dire; l’œil n’est pas rassasié de voir, l’oreille ne se lasse pas d’entendre.
Ce qui a été, c’est ce qui sera; ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera: il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
Y a-t-il une chose dont on dise: Regarde, c’est nouveau! — elle était déjà là bien avant nous.
Il n’y a pas de souvenir du passé, et ce qui sera dans l’avenir ne laissera pas non plus de souvenir chez ceux qui viendront par la suite. »
Qohélet 9, 1-11

Le sang de Jean-Paul II à Montréal

Je viens de vivre un échange de gazouillis un peu surréaliste, dont voici le résumé en image.

 

Me voilà maintenant bien informé. Mais je me pose encore trois questions, auxquelles je prendrai bien garde de répondre, si ce n’est par d’autres questions…

  1. D’où vient ce sang du pape Jean-Paul II?  Y aurait-il une sorte de banque du sang des papes, dans lesquelles le Vatican conserverait des échantillons au cas où un sang révélerait des pouvoirs exceptionnels? Ou quelqu’un de l’entourage de Jean-Paul II lui aurait-il soutiré quelques gouttes de sang, peut-être en toute discrétion, avec le projet d’une telle exploitation?
  2. Quel est l’intérêt de faire voyager cette relique de cathédrales en églises catholiques-romaines? Autrement dit de quel pouvoir cette relique est-elle investie? Et dans quel but? Puis-je rappeler que la Réforme protestante s’est (aussi) faite contre une telle exploitation de fidèles que certain-e-s préfèrent crédules? (Lire à ce propos le Traité des reliques par Jean Calvin)
  3. Question protestante donc totalement iconoclaste qui révèle le fond de ma pensée sur ce sujet: si un prêtre effectuait le bon rite, ce sang pourrait-il se transsubstantifier en vin?

Le #pape est sans doute un type sympa, mais il a parfois le don de m’énerver

Le pape est sans doute un type sympa, mais il a parfois le don de m’énerver. Par exemple quand il envoie ce type de gazouillis (Je sais, je pourrais simplement m’abstenir de les lire; d’ailleurs, c’est ce que je fais, en général; je ne suis pas abonné au compte Twitter pontifical; mais je suis abonné à celui du diocèse catholique de Montréal qui fait suivre les meilleurs messages pontificaux).

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Je ne suis pas d’accord avec le fond du message, mais j’aime bien la manière dont elle est exprimée. Le pape ne reproche rien, il déplore. Il ne condamne pas, il compatit. Certes, le ton est un peu paternaliste, mais à mes oreilles, il sonne juste. Voilà pourquoi je trouve que le pape est sans doute un type sympa.
Mais je ne suis pas d’accord sur le fond. Comme beaucoup d’autres chrétiens, je ne perçois pas Marie comme ma mère et je ne me sens pas le moins du monde orphelin. Pour respecter ma foi, le pape aurait dû écrire « les catholiques qui ne perçoivent pas… », plutôt que « les chrétiens… ». En christianisme, percevoir Marie comme une mère est tout à fait admissible. Mais ne pas la percevoir comme une mère l’est tout autant. Ce que le pape ne semble pas admettre, au moins dans ce gazouillis. Et voilà pourquoi le pape a parfois le don de m’énerver.
Je me suis donc permis de lui répondre par un autre gazouillis. Évidemment, il n’aura pas le même impact, même si je le reproduis ici.

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Joseph Ratzinger vs. Olivier Bauer: Un autre match (5)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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Même si je n’ai pas l’honneur de compter Joseph Ratzinger parmi mes ennemis intimes, j’ai moi aussi eu une (petite) controverse avec lui.
En 2003, je rédigeais une critique de son livre L’Esprit de la liturgie, pour la Revue de théologie et de philosophie (une revue suisse, publiée à Lausanne). Cherchant une forme littéraire appropriée, j’avais retenu celle de la lettre ouverte. Lorsque j’eus terminé cette lettre, je me suis dit que, tant qu’à l’avoir écrite, je pourrais aussi bien l’envoyer à Joseph Ratzinger. Quelques semaines plus tard, à ma grande surprise, je recevais une réponse signée de la main de Joseph Cardinal Ratzinger.

EnTete_Ratzinger

[…]

Signature_Ratzinger

Mes arguments ne l’avaient pas convaincu. Mais il avait pris la peine de me répondre, méticuleusement. Ce que j’ai apprécié. Ma critique de son livre et sa réponse (traduite par Pierre Bühler) ont paru dans un numéro de la Revue de théologie et de philosophie.

  • Bauer, 0. (2003). « Lettre ouverte à propos de L’Esprit de la liturgie, ouvrage du cardinal Joseph Ratzinger ». Revue de théologie et de philosophie 2003/III: 241-251.
  • Ratzinger, J. (2003). « Réponse à la lettre d’Olivier Bauer ». Revue de théologie et de philosophie 2003/III: 253-256.

Les deux textes sont disponibles en accès libre sur Papyrus, le dépôt institutionnel de l’Université de Montréal. En voici le résumé:

« Dans le débat œcuménique provoqué par la publication de la lettre encyclique de Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia, Olivier Bauer propose une lecture critique de l’ouvrage que le cardinal Joseph Ratzinger a consacré à L’esprit de la liturgie. En théologien pratique, il montre comment le Président de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi conçoit la messe et démonte sa prétention à définir ainsi le véritable culte chrétien.

In the context of the ecumenical debate stirred up by the publication of John Paul II’s encyclical, Ecclesia de Eucharistia, Olivier Bauer proposes a critical reading of the work Joseph Ratzinger contributes to The spirit of liturgy. In terms of practical theology, he shows how the President of the Congregation for the Doctrine of the Faith envisions mass and takes apart his pretension to define true Christian worship. »

Joseph Ratzinger vs. Hans Küng: Le verdict (4)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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De Joseph Ratzinger ou de Hans Küng, qui sort vainqueur du match des Jésus? Pour le savoir, je vais utiliser deux critères, celui de la popularité et celui de la figure de Jésus.

Le vainqueur quant à la popularité (sur des critères peu objectifs)

  • Sur amazon.fr, le vendredi 13 février 2014 à 20h36, le livre de Hans Küng figurait au 45 256e rang, tandis que ceux de Joseph Ratzinger-Benoît XVI étaient classés au 67 792e rang (son second livre) et au 82 238e rang (son premier livre). Mais il faut tenir compte de deux facteurs de pondération: premièrement, Ratzinger propose deux livres (les ventes cumulées doivent être plus importantes) alors que Küng n’en n’offre qu’un; deuxièmement, le livre de Küng étant plus récent, il me paraît logique qu’il suscite plus d’engouement.
  • Sur mon propre blogue, l’article que j’ai consacré au Jésus de Benoît a reçu 8 visites le jour de sa parution, tandis que celui que j’ai consacré au Jésus de Hans Küng n’en a eu que 6, le jour de sa parution (en plus des 135 abonnés qui ont reçu l’article par courriel).

Sur la base de ces deux critères peu objectifs de popularité, je déclare Benoît Ratzinger vainqueur.

Le vainqueur quant à la figure de Jésus proposée

Qui de Benoît Ratzinger ou de Hans Küng présente la meilleure figure de Jésus? Sur cette question de fond, je déclare que le match est nul (même si, à titre personnel, je préfère le Jésus de Küng à celui de Ratzinger). Car le match me paraît opposer deux vieux messieurs qui pratiquent un sport désuet avec du matériel dépassé. Je m’explique.

  • Du matériel dépassé: Benoît Ratzinger et Hans Küng utilisent les méthodes et les références de l’époque ou ils étaient dans la force de l’âge (ce n’est pas un reproche mais un constat, j’y arrive aussi et plus vite que je ne le crois). Hans Küng republie ses réflexions de 1974 et Benoît Ratzinger réfléchit surtout à partir d’ouvrages parus dans les années 80, pour les plus récents. Mais en 30 ou 40 ans, la recherche a fait des progrès et la manière d’interpréter la Bible a profondément changé.
  • Un sport désuet: Benoît Ratzinger prétend avoir trouvé le « Jésus authentique » et Hans Küng le « Jésus historique ». Or de Jésus, on sait que l’on ne sait rien. Ou presque. Tout ce que l’on peut savoir du Jésus authentiquement historique ou historiquement authentique, c’est tout au plus qu’il s’agit d’un homme né autour de l’an 0 (à plus ou moins 5-6 ans près) à Bethléhem (ou à Nazareth) qui a été exécuté dans les années 30 à Jérusalem (voir mon article sur les traces historiques de Jésus). Tout le reste n’est que littérature… évangélique. Or les évangiles sont des témoignages de foi et non des biographies. Et ce qui le prouve, c’est que tous les évangiles ne racontent pas la même histoire, ne mettent pas en scène le même Jésus. Les évangiles synoptiques s’opposent parfois à celui de Jean (et vice-versa); les évangiles de Matthieu et de Luc s’opposent parfois à celui de Marc (et vice-versa); celui de Mathieu s’oppose parfois à celui de Luc (et vice-versa). Ainsi il faudrait toujours préciser de quel Jésus on parle: celui  des évangiles, celui des synoptiques, celui de l’évangile de Matthieu, de Marc, de Luc ou de Jean (voir mon article sur les évangiles).

Sur le fond, je renvoie donc Ratzinger et Küng dos à dos. Ils ont raison de se disputer sur la figure de Jésus (en fait seul Küng se dispute, Ratzinger l’ignore) car elle est capitale en christianisme. Mais ils ont tort de placer leur querelle sur le plan de l’authenticité ou de l’historicité. La question « qui est Jésus » est forcément théologique, les évangiles permettant de placer les limites de ce qu’il est possible de dire en christianisme. En ce sens, je donne un léger avantage à Ratzinger qui mieux que Küng reconnaît la dimension théologique de son Jésus (ici, authentique vaut mieux que historique).
Finalement, le seul Jésus qui compte pour moi est celui qui me fait vivre comme un véritable humain. Ce qui me fait préférer le Jésus de Küng, peut-être simplement parce qu’il ressemble plus à mon Jésus, à celui dont j’ai besoin. Et j’ai la faiblesse de croire que mon Jésus est aussi, au moins globalement, celui des évangiles et souvent (pas toujours), celui des protestant-e-s.

Joseph Ratzinger vs. Hans Küng: le Jésus de Küng (3)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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Pour répondre au deux livres sur Jésus écrit par Benoît XVI -Joseph Ratzinger, le théologien catholique Hans Küng a repris et republié la partie consacrée au Christ de son livre Être chrétien, paru en français en 1978.

  • Küng, Hans. 2014. Jésus. Paris: Seuil, 2014. 288 pages

Dès l’introduction, il annonce clairement son objectif:

« Celui qui cherche dans le Nouveau Testament le Christ dogmatique, qu’il lise Ratzinger; celui qui cherche le Jésus historique et la proclamation des premiers chrétiens, qu’il lise Küng. » 11

Présenter l’alternative en ces termes devrait rendre le choix facile!

Quel est le Jésus de Küng?

« Le Christ des chrétiens est une personne tout à fait concrète, humaine, historique: le Christ des chrétiens n’est personne d’autre que Jésus de Nazareth. » 24

Il est une « personne historique concrète » qui possède « un côté provocant » 268, une « force de persuasion » 269, une « capacité à réaliser » 270, bref qui « fait autorité » 272.

Comment Küng construit-il son Jésus?

Malgré le fait qu’il ne propose aucune citation biblique, Küng construit son Jésus à partir des évangiles, « des témoignages de foi engagés et engageants », qui voient Jésus « avec les yeux de la foi » 36. Il organise son livre en six grands chapitres.

  1. À partir des « coordonnées sociales » de l’époque de Jésus, Küng dégage l’originalité du personnage. Jésus est un juif du premier siècle qui s’oppose tant à « l’establishment » (Jésus n’est pas un prêtre, ni un théologien; il n’est ni « l’homme de l’établissement ecclésiastique ou social » 40, ni un « membre ni sympathisant du parti au pouvoir, conservateur ou libéral » 43), qu’à la révolution (Jésus n’est pas « un guérillero, un putschiste, un agitateur politique » 54; il « annonce le règne illimité et direct de Dieu lui-même sur le monde, un règne déjà normatif maintenant mais établi sans violence » 55), qu’à l’ascèse (« Jésus ne vit pas à l’écart du monde » 68; il « n’a pas une conception dualiste du réel » 69; il n’a « aucune organisation hiérarchisée » 72; il « ne propose [pas] une règle religieuse » 73). Il s’oppose même au compromis entre ces différentes tendances: « Jésus n’a pas été un moraliste pieux et fidèle à la Loi » 85, il ne pratique pas le « jeûne ascétique » 86, il ne craint pas le sabbat, il refuse que le péché soit édulcoré par la casuistique ou l’idée de mérite 91.
  2. Jésus défend « la cause de Dieu ». Il annonce et apporte le royaume de Dieu, un royaume « dont seules des images peuvent donner l’idée », mais « un royaume de justice totale, de liberté sans pareille, d’amour ininterrompu, de réconciliation universelle, de paix éternelle », bref « le temps du salut » 99.
  3. En même temps, Jésus défend « la cause de l’homme ». Il « attend ni plus ni moins que l’homme axe radicalement toute sa vie sur Dieu » 132. Il montre, à travers sa parole et son action, l’amour de Dieu: « non pas le châtiment des méchants, mais la justification des pécheurs. » 172
  4. La « prétention incroyable » 175 de Jésus va conduire au « conflit ». Un conflit justifié dans la mesure où « cet homme a violé à peu près tout ce qui était sacré pour ce peuple, pour cette société, pour ses représentants » 182. Conséquence logique, il est condamné à mort comme « roi (c’est-à-dire Messie) des juifs », « livré aux outrages de la soldatesque romaine » (les responsabilités sont ainsi partagées) et exécuté, ce que les évangiles racontent dans un laconique « Et ils le crucifièrent » 208.
  5. Mais, et c’est « le point le plus problématique de nos développements sur Jésus de Nazareth » 219, l’histoire ne s’arrête pas avec la mort de Jésus. Elle continue par « la vie nouvelle ». Küng fonde son chapitre sur « un fait historique attesté » 220, non pas la résurrection elle-même, mais le fait qu’après la mort de Jésus est apparu « le mouvement qui se réclame de lui » 220. Cette réalité historique oblige à se poser des « questions inévitables »: « Comment en est-on venu, après une fin aussi catastrophique, à un nouveau commencement »? 220 « Comment se fait-il que ce maître d’hérésie condamné est devenu le Messie d’Israël et donc le Christ? » 221 Küng prend acte d’un fait: après la résurrection, « celui qui appelait à la foi est devenu le contenu de la foi. » 245
  6. Küng conclut son ouvrage en tirant « les conséquences pour la vie concrète du chrétien ». Il les exprime en trois points relatifs à la souffrance: « ne pas rechercher la souffrance, mais la supporter » 265, « non seulement supporter la souffrance, mais la combattre » 265, « non seulement combattre la souffrance, mais l’assumer » 266.

Il est évident que Hans Küng, comme Benoît Ratzinger, a trouvé le Jésus qu’il cherchait. Pas plus que le Jésus de Benoît Ratzinger n’était le Jésus authentique, son Jésus n’est pas le Jésus historique. Je le sais, et peu importe si je préfère le Jésus de Hans Küng à celui de Benoît Ratzinger, peut-être simplement parce qu’il ressemble plus à mon propre Jésus, à celui dont j’ai besoin.