Auteur : Olivier Bauer

Olivier Bauer est professeur ordinaire à la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Lausanne.

Pour un usage politique des paraboles bibliques

On gagne toujours à participer au culte. Moi, j’y nourris ma foi et j’y réfléchis sur ma foi (ce qui est une façon de la nourrir).

Dimanche dernier, j’ai entendu un prédicateur prêcher sur « la parabole des ouvriers de la onzième heure » et affirmer que cette parabole n’est pas politique, puisqu’elle est introduite par la phrase « Le royaume de Dieu est semblable à… ».

Il est peut-être nécessaire de rappeler le contenu de cette parabole : elle raconte l’histoire d’ouvriers viticoles engagés à des heures différentes, mais tous payés au même salaire ; elle raconte la déception des journaliers ayant travaillé toute la journée et recevant la même somme que ceux engagés le soir, à la « onzième heure » ; elle raconte la liberté d’un patron qui revendique le droit de se montrer généreux, parce qu’il « fait ce qu’il veut de son argent » (évangile de Matthieu, chapitre 20, versets 1-16)

On peut spiritualiser cette parabole et limiter son message aux relations entre Dieu et les êtres humains: Dieu est bon puisqu’il  fait grâce plutôt que de rétribuer chacun·e selon ses mérites. Mais il est évident que cette parabole est aussi et surtout politique.

  • Elle est politique parce qu’elle suggère qu’il est évangéliquement juste de permettre à chacun·e de vivre, sans tenir compte du travail effectué. Elle est politique, car elle demande à celles et ceux qui suivent Jésus de contribuer à mettre en place une société fondée sur ce principe. Elle est politique, car elle suggère que c’est ça, que c’est là le Royaume de Dieu. Moi, pendant toute la prédication, j’ai pensé au revenu universel ; et je n’étais pas le seul : à l’issue du culte, une dame m’a spontanément parlé du chômage partiel.
  • Mais cette parabole soulève encore une autre question tout aussi politique, moins évidente, en tous les cas moins discutée : le patron a-t-il vraiment le droit de faire ce qu’il veut de son argent ? La parabole pousse à répondre « oui », parce qu’il l’utilise généreusement ; mais politiquement, il faut répondre « non ». Le patron a des obligations : dans la parabole, il doit payer aux ouvriers engagés les premiers le salaire convenu avec eux ; plus généralement, il doit, par exemple, payer des impôts. Le patron dispose seulement du reste et la parabole justifie seulement qu’il utilise ce reste pour le bien.

On gagne toujours à participer au culte. Dimanche dernier, c’est d’engagement politique que ma foi a été nourrie.


  • Mon collègue Simon Butticaz, professeur de Nouveau Testament et traditions chrétiennes anciennes à l’Université de Lausanne, évoque l’engagement de Jésus en faveur des artisans et paysans dans le chapitre qu’il a rédigé pour l’ouvrage collectif Esprit du vin, Esprit divin.

Livre # 1 le 5 septembre 2020 : « Le combat spirituel » par Emmanuel Maillard

Pour l’année universitaire 2020-2021, je me lance un défi : lire, présenter et commenter chaque 15 du mois le livre classé numéro 1 dans « Les meilleures ventes en christianisme » sur Amazon.fr. Je souhaite ainsi mieux comprendre ce qui du christianisme intéresse les lectrices et les lecteurs. J’ai choisi ce site de vente par correspondance en pensant que son volume de ventes garantit la représentativité du meilleur vendeur. Et je précise que je ne reçois rien, mais que je paye tous les livres.


Septembre 2020

Sœur Emmanuel Maillard et Laurence Chartier (2020), Le combat spirituel : voie express de l’union à Dieu. Les enfants de Medjugorje, 33 pages.

Une citation percutante

« Le tentateur est sournois : il ne pousse pas directement au mal, mais à un faux bien, en faisant croire que les vraies réalités sont le pouvoir et ce qui satisfait les besoins fondamentaux. » p. 27

Le livre

Les autrices voient le monde comme un champ de bataille et la vie chrétienne comme un combat spirituel, un combat d’abord contre soi-même, contre ses passions, ses blessures et leurs conséquences négatives, un combat dans lequel la prière est la seule arme, un combat à l’issue duquel, Dieu peut donner la paix.

En 5 chapitres, elles expliquent comment remporter le combat : par la prière (chap. 1), « lieu de l’union avec Dieu » ; contre Satan qui perturbe la prière (chap. 2) ; en utilisant les « armes » que sont, entre autres, la récitation de versets bibliques, l’invocation du nom de Jésus, le jeûne ou le chapelet et l’aide des saints et de la vierge Marie (chap. 3) ; dans le chapitre 4, elles affirment que Dieu autorise la tentation pour permettre la croissance spirituelle ; dans le chapitre 5, elles proposent des citations — de saint Macaire à Padre Pio — utilisées pour confirmer leur point de vue et d’autres arguments d’autorité, empruntés à des révélations de la vierge Marie, aux papes Benoît XVI et François et à Léon XIII, pape de 1878 à 1903.

Ce qui peut séduire

Le livre appartient à la littérature de combat. Il dramatise la situation pour faire peur, mais il donne immédiatement les solutions pour s’en sortir. J’imagine qu’il vient conforter un sentiment très à la mode, celui d’un christianisme menacé, assiégé, que ses ennemis voudraient faire disparaître. La personnalité de sœur Emmanuel et le fort accent marial du texte doivent plaire à toute une frange, plutôt conservatrice, du catholicisme. Enfin le prix bas ta brièveté de l’ouvrage en facilite l’achat et la lecture. On ne peut pas exclure que le statut de meilleur vendeur vienne d’un achat massif par un groupe ou une communauté qui les revend ou plus vraisemblablement les distribue.

Mon avis

(+) J’ai apprécié les conseils très pratiques sur la manière de vivre une vie spirituelle ; j’ai lu avec intérêts les nombreuses courtes citations d’autrices et d’auteurs hors de mon champ de connaissance ; ma curiosité teintée d’ironie m’a fait savourer les récits des visions.

(–) Fondamentalement, je n’aime pas ce christianisme de combat qui se méfie du monde et des gens, qui se replie sur lui-même et qui réserve la victoire à celles et ceux qui font les pratiques jugées bonnes.

Les autrices

  • Sœur Emmanuel Maillard est une religieuse catholique de la communauté des Béatitudes à Medjugorje (Bosnie). Le site des éditions de la communauté la présente ainsi : « Sœur Emmanuel Maillard est née en France en 1947. Elle a obtenu une licence de Littérature et d’Histoire de l’Art à la Sorbonne en 1971. Membre de la Communauté des Béatitudes, elle vit à Medjugorje depuis 1989 et voyage dans le monde entier pour évangéliser ». Membre du Renouveau charismatique, elle transmet le message du sanctuaire marial dans des livres, des vidéos, des CD, etc. Le site « Les enfants de Medjugorje » propose ses réflexions et Wikipedia lui consacre une page, mais en italien seulement.
  • Laurence Chartier (1965 —) est autrice et réalisatrice de documentaires sur le catholicisme. Elle travaille pour l’émission catholique de la télévision publique française Le Jour du Seigneur. On peut découvrir la liste de quelques-unes de ses réalisations sur Vodeus, le site de la « Mémoire vivante de l’audiovisuel chrétien ».

La maison d’édition

En général, Emmanuel Maillard publie ses livres dans la maison d’édition de sa communauté, les Éditions des Béatitudes. Mais elle a autoédité celui-ci, sous le label « Les enfants de Medjugorje ».

De la spiritualité dans la salade

Je n’aime pas cette publicité de la Migros, une grande chaîne suisse de supermarchés!

Je ne l’aime pas car elle suggère que le temps passé à laver une salade serait du temps perdu; ouvrir un sachet plastique donnerait la possibilité de pratiquer une activité physique, quelque chose comme du yoga.

Il est vrai que parfois, la salade toute prête me simplifie la vie. Mais le plus souvent, je passe du temps à choisir une salade, à la laver, à l’assaisonner. Et j’aime y passer ce temps. Car c’est un temps riche, un temps plein, un temps gagné pour mon harmonie intérieure. Pour pas cher, sans me prendre la tête, je me reconnecte à la nature, aux autres et à moi-même. Et ça me fait du bien! Du bien à mon ventre, du bien à mon cerveau, du bien à mon cœur.

Je n’aime pas non plus le slogan « Cuisine pour toi ». Il dit bien l’égoïsme que promeut notre société de consommation. Quand je cuisine, je cuisine pour moi et pour les autres. Et c’est pour les autres que je cuisine le mieux, et c’est pour les autres que je prends le plus de plaisir à cuisiner. Y compris une simple et bonne salade.

«Les meilleures ventes en christianisme»

Pour l’année universitaire 2020-2021, je me lance un défi: lire, présenter et commenter chaque 15 du mois le livre classé numéro 1 dans «Les meilleures ventes en christianisme» sur Amazon.fr. Je souhaite ainsi mieux comprendre ce qui du christianisme intéresse les lectrices et les lecteurs. J’ai choisi ce site de vente par correspondance en pensant que son volume de ventes garantit la représentativité du meilleur vendeur. Et je précise que je ne reçois rien, mais que je paye tous les livres.

  • À découvrir le 15 septembre: Sœur Emmanuel Maillard et Laurence Chartier (2020), Le combat spirituel: voie express de l’union à Dieu. Les enfants de Medjugorje. 33 pages.

La tour [de Babel], une histoire bien humaine

Je poursuis ma lecture du roman Âmes. Histoire de la souffrance I de Tristan Garcia. Et j’y rencontre une deuxième mention de cette tour que j’ai trop vite et trop bibliquement associée à Babel, alors que l’auteur ne le fait pas. Dans un premier article, j’indiquais que Tristan Garcia donnait une nouvelle explication aux risques inhérents à la construction de la tour (lire La tour de Babel, une histoire bien terre-à-terre). Dans ce deuxième article, je relève un conflit d’interprétation sur les raisons de son inachèvement.

La Bible juive — livre de la Genèse chapitre 11, versets 1 à 9 — raconte que Dieu brouille le langage des fils d’Adam pour qu’ils cessent de bâtir la tour. C’est que la Torah a besoin d’un Dieu qui protège les êtres humains contre leur désir d’un pouvoir absolu, d’un Dieu qui les protège contre eux-mêmes. Dans le roman, la tour n’est pas non plus achevée. Mais Tristan Garcia n’a pas besoin de faire intervenir Dieu. Pour lui les hommes sont assez forts, ou plutôt assez faibles pour faire capoter eux-mêmes leur projet. Il suffit que la nourriture et la boisson viennent à manquer pour qu’ils abandonnent leur œuvre.

« Après deux terrasses, la construction de la tour a cessé, parce qu’il faut nourrir, abreuver les ouvriers qui désertent les campagnes, où l’on ne produit plus assez de nourriture, où l’on ne draine plus assez d’eau le long des canaux. Et plus la tour monte vite, plus elle ralentit : elle se charge du poids de ceux qui l’ont bâtie, elle menace de crouler avec la ville sous la charge des hommes dont les besoins augmentent plus rapidement qu’ils ne peuvent les satisfaire. » Tristan Garcia, Âmes. Histoire de la souffrance I, Gallimard, 2019, pp. 108-109


P.S: Dans le roman, l’histoire de la tour continue encore un peu. Je vous laisse découvrir la fin de l’histoire — et de la tour ! —, par vous-mêmes, dans le livre.

La tour de Babel, une histoire bien terre-à-terre

On peut passer près de 40 ans dans la théologie, lire plusieurs fois l’histoire de la tour de Babel, une tour que les fils d’Adam prétendent construire jusqu’à ce que son sommet touche les cieux (Bible juive, livre de la Genèse, chapitre 11, versets 1 à 9), l’étudier et même prêcher sur ce texte. On peut, après ces 40 ans, lire sans se méfier l’excellent roman Âmes (découvrir le livre sur le site de la maison d’édition) de Tristan Garcia (lire sa page sur Wikipedia) et découvrir sans s’y attendre une autre manière de comprendre cet épisode biblique.

Je savais que a tour de Babel représente une histoire très humaine d’ambition, d’orgueil et de pouvoir. Dieu met fin à la construction pour protéger les humains et non pas pour les punir. Mais j’avais toujours cru que la hauteur de la tour devait permettre aux hommes d’égaler Dieu. Je n’avais imaginé que l’histoire était beaucoup plus terre-à-terre…

Le roi « nomme son fils, son substitut, à la tête de la garde royale, garant du chantier de construction de la tour d’En-men-lu-ana. Puis il parle de la tour : jusqu’à présent, les limites tracées par les murs et les murets marquaient les frontières du royaume ; désormais, le royaume s’étendra aussi loin qu’on pourra apercevoir le sommet de la tour à étages. Quiconque, dans la plaine et le désert, lèvera les yeux et verra la construction aux terrasses empilées devra dire : “Je suis le sujet du roi.” Plus haute sea la tour, plus vaste sera le pays. Et celui qui construira une tour haute jusqu’au ciel règnera sur la terre entière. » Tristan Garcia, Âmes. Histoire de la souffrance I, Gallimard, 2019, pp. 94-95