hockey

DU «CH» comme tabou

Quand un ami ma dit: «J’ai le CH tatoué sur le cœur», je me suis dit: «C’est une belle métaphore».

Quand le Canadien a refusé que son logo figure dans ma Théologie du Canadien, je me suis dit: «C’est commercial».

Mais quand j’ai appris, par une journaliste de TSN 690, qu’après ses parties, le Canadien recouvrait d’un tapis le logo qui figure dans son vestiaire, de peur que les journalistes ne le piétinent, je me suis dit: «C’est du sacré».

Vous me direz: «Si son logo est si précieux, le Canadien aurait pu le peindre sur un mur ou au plafond». Sauf que non! Ce serait trop simple! Le Canadien utilise une procédure classique en religion. Il fait figurer son logo sur le sol, au centre du vestiaire, là où, justement, on a toutes les chances de marcher dessus. Il met alors à part cet espace, il le sacralise au sens premier du terme. Enfin, il punit, verbalement, financièrement, peut-être parfois physiquement, celles et ceux qui transgressent le tabou. Connaissez-vous un meilleur moyen de montrer la valeur d’un objet?

P.S. Je termine mon article et je me rends compte que le tapis sur le logo fait disparaître le tabou temporairement, le temps des entretiens après les rencontres. Probablement, parce que le tabou serait alors trop difficile à gérer. Mais comme un rebond, ce tapis sur le logo commence à m’intriguer. Car il me paraît indiquer une sorte de pensée magique: ce que l’on ne voit pas n’existerait plus. Ce serait à réfléchir, assurément. Mais je suis théologien, pas psychanalyste.

Visite de la « chapelle ardente » de Jean Béliveau

Lundi 8 décembre 2014, il est 10 heures. Au milieu des chantiers de construction, j’attends avec une bonne cinquantaine de personnes devant le Centre Bell. Il fait froid, moins dix ou mois quinze. Je vois quelques voitures de police, quelques médias. Un homme âgé montre une photo: lui et Jean Béliveau se font face pour engager une partie de hockey. Dix minutes plus tard, je pénètre dans le bâtiment, puis dans la patinoire. Première perception.

Le toucher:

  • La température est chaude, agréable.

J’écarte deux rideaux. Je me retrouve en haut d’un escalier. J’ai une vue plongeante sur le dispositif que le Canadien a imaginé pour mettre en scène son hommage à Jean Béliveau.

La vue:

Trois couleurs dominent: le noir, le rouge et le blanc.

  • Le noir d’abord, celui de la pénombre; celui du plancher qui recouvre la glace; celui du rideau qui ferme le fond de la patinoire; celui des deux bannières qui, par une photographie, deux dates 1931-2014 et le logo du Canadien rappellent la vie du hockeyeur Jean Béliveau; enfin celui des costumes des préposés.
  • Le rouge ensuite, celui des sièges de la patinoire, discrètement éclairés; celui des deux tapis rouges et des cordons rouges qui tracent le chemin; celui de la bannière centrale qui, avec le numéro 4 et les deux dates 1950-1971, évoque la carrière montréalaise du hockeyeur Jean Béliveau; celui du maillot numéro 4 posé sur le fauteuil de Jean Béliveau; celui des jupes des hôtesses; enfin, celui des chandails de quelques personnes dans la foule.
  • Le blanc enfin, celui des trois gerbes de fleurs; celui des deux grands logos du Canadien; celui des six chaises où peuvent s’asseoir les membres de la famille de Jean Béliveau; celui des chandails de quelques personnes dans la foule; celui des cheveux de l’épouse de Jean Béliveau [ajout du 10 décembre].

Toujours la vue:

  • La lumière. La patinoire est plongée dans la pénombre, mais les gradins rouges sont légèrement éclairés. Des projecteurs dessinent le chemin à suivre, le long des deux escaliers d’entrée, le long du tapis rouge, le long de l’escalier de sortie. Ils font apparaître une légère fumée ou la poussière qui nimbe l’intérieur du Centre Bell. Des projecteurs éclairent le dispositif central. Deux traits de lumière, venus d’en haut éclairent très précisément le siège de Jean Béliveau.
  • Quatre trophées alignés devant le rideau noir, alternant avec les fleurs. Je ne reconnais que la coupe Stanley.
  • La famille de Jean Béliveau. Au premier rang, quatre femmes debout; deux hommes au second rang.
  • La file des gens en procession. Des gens plutôt blancs, plutôt âgés. Quelques couples avec de jeunes enfants. Deux files descendent par deux escaliers pour se rejoindre au centre de la patinoire. La file avance lentement, oblique sur la droite, passe devant la famille, remonte l’escalier pour quitter le Centre Bell. Les gens portent leur vêtement d’hiver. Quelques hommes portent un chandail du Canadien. Comme moi, beaucoup prennent des photographies.
  • Une statue de bronze de Jean Béliveau, grandeur nature. [ajout du 9 décembre, car  je l’avais complètement oubliée! ]

L’ouïe:

J’entends de la musique classique enregistrée. La musique que je m’attends à entendre dans de telles circonstances. Je ne reconnais pas les morceaux, sauf l’une des suites pour violoncelle de Bach. J’entends quelques conversations feutrées, quelques rires plus sonores.

La proprioception:

Je descends l’escalier, je marche sur le tapis rouge. J’avance. Je passe devant le fauteuil de Jean Béliveau. Je le laisse sur ma gauche.

Encore la vue:

Je vois plus et mieux. Je lève la tête. Accroché aux structures métalliques, un drapeau québécois partiellement masqué. Sa croix semble non symétrique; elle ressemble à la croix du christianisme. Je vois maintenant le cercueil de Jean Béliveau, en bois sombre. Des roses blanches, un peu défraîchies, sont posées dessus. Je vois les gens qui laissent chacune et chacun seul-e, un moment devant le cercueil. Je vois certaines personnes qui font un signe de croix. Plusieurs, pas toutes. Parmi les fleurs, je remarque des lys blancs. Il me semble que les logos du Canadien sont faits de rubans.

Encore la proprioception:

Je suis arrivé. Je m’arrête quelques secondes devant le cercueil de Jean Béliveau. Je défile devant la famille. J’avais préparé quelques mots à leur dire. Je préfère me taire et leur serrer la main en souriant gentiment. Je marche, je monte l’escalier. Je jette un dernier regard sur la patinoire. Je quitte la patinoire. Le chemin me fait passer devant la boutique du Canadien. J’entre. Je ne vois aucun article au nom de Jean Béliveau.

Il est 10 heures 45. Je quitte le Centre Bell.


Lire aussi l’article « Chapelle ardente » sur le blogue de Benoît Melançon. Mon collègue y compare les chapelles ardentes de Maurice Richard et de Jean Béliveau.

Z comme… Zdeno (ABC de la #religion du Canadien)

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon, je me proposais, le 8 octobre dernier, de rédiger mon Abécédaire de la religion du Canadien et de définir les 26 mots-clefs de la religion du Canadien. J’y suis parvenu, vingt-six fois plutôt qu’une! Avec 26 mots pour 26 parties du Canadien. Mission accomplie!


Z comme… «Zdeno»


Comme l’a montré le philosophe français René Girard, beaucoup de religions aiment à pratiquer le principe du bouc-émissaire. On rappellera que chez les anciens Hébreux, le grand-prêtre choisissait deux boucs, qu’il sacrifiait l’un et qu’il transférait symboliquement tous les péchés de sa communauté sur l’autre, qu’il envoyait aussitôt (d’où l’émissaire) dans le désert.

Ce bouc, trop impur et trop dangereux même pour être mis à mort, avait donc la vie sauve. Mais dans d’autres religions, d’autres boucs-émissaires, qui ne sont d’ailleurs pas tous des boucs, n’ont même pas une chance de devenir émissaires. Ils sont sacrifiés toujours pour le plus grand bien de la communauté, prétend-on.

La religion du Canadien ne fonctionne pas autrement, elle qui charge certains joueurs de tous les péchés du monde. Évidemment, ils ne portent pas la Sainte-Flanelle (mais se souvient-on d’un certain Scott Gomez?). Évidemment, leurs noms changent au fil du temps, au rythme des rivalités.

Au jour d’aujourd’hui, parce qu’il porte le chandail des Bruins de Boston, parce que c’est un joueur remarquable, parce qu’il a (il y a trois ans à peine, il y a trois ans déjà), blessé Max Pacioretty dans une sévère mise en échec (c’est le terme consacré), c’est de Zdeno Chara (celui qui signe son nom à la pointe de son bâton) que la religion du Canadien a fait son bouc-émissaire. C’est lui qui reçoit l’opprobre des partisans du Canadien. C’est lui qu’il faut huer chaque fois qu’il joue au Centre Bell (sa grande taille permettant de le reconnaître facilement). Et lorsque vient le temps des séries, c’est encore lui qu’il faut vaudouïsé dans les médias et les médias sociaux de Montréal.

En fin de compte, on osera se demander si les grands prêtres de la religion du Canadien seraient prêts à le renvoyer indemne dans le désert. O tempora! O mores!


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Y comme… Youppi! (ABC de la #religion du Canadien)

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon, je me propose de rédiger mon Abécédaire de la religion du Canadien et de définir les 26 mots-clefs de la religion du Canadien. Y parviendrai-je? Affaire à suivre. À suivre vingt-six fois plutôt qu’une! Avec un nouveau mot pour chaque nouvelle partie du Canadien. Du moins je l’espère.


Y comme… «Youppi!»


«Est-ce que le Canadien reste une religion quand il perd?» La question témoigne d’une méconnaissance profonde de ce qu’est une religion. Croire en un Absolu n’est jamais la garantie du succès, toujours une manière d’assumer ses limites, ses manques, ses défaites et sa mort. Et c’est pour cela que le christianisme peut reconnaître Dieu dans un crucifié, qu’il a fait de la croix son emblème. Nietzsche l’avait bien perçu, lui qui reprochait au christianisme de faire l’apologie de la faiblesse.

«La croix, signe de ralliement pour la conspiration la plus souterraine qu’il y ait jamais eue, – conspiration contre la santé, la beauté, la vigueur, la bravoure, l’esprit, la qualité de l’âme, contre la vie elle-même.» Nietzsche, F. (1993). L’Antéchrist. Imprécation contre le christianisme. Aphorisme 62.

On peut alors évoquer Youppi! (le point d’exclamation fait partie intégrante de son nom) et indiquer que, de toutes les mascottes, Youppi! (le Canadien a récupéré cet homme, cet extra-terrestre, ce chien ou cet orang-outang en 2005 après la disparition des Expos) est certainement l’une des plus laides. «Elle», «il» ou «ça» participe visiblement de la conspiration que dénonçait Nietzsche, au moins de la conspiration contre la beauté (pour la santé, la bravoure et le reste, on reconnaît que l’on n’en sait rien).

Mais alors, paradoxe de la (bonne) religion, l’adoption de Youppi! comme mascotte est à inscrire au crédit du Canadien. Car c’est toujours un bienfait de défendre la veuve et de recueillir l’orphelin. Surtout quand elle/il/ça revendique fièrement sa différence, quand elle/il/ça arbore fièrement une tignasse rousse qui aurait pu lui valoir discrimination, quand elle/il/ça porte fièrement un nom qui aurait (presque) pu lui valoir persécution (Youppi! ne sonne-t-il pas un peu comme «youpin»?).

 


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X comme… XXIV (ABC de la #religion du Canadien)

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon, je me propose de rédiger mon Abécédaire de la religion du Canadien et de définir les 26 mots-clefs de la religion du Canadien. Y parviendrai-je? Affaire à suivre. À suivre vingt-six fois plutôt qu’une! Avec un nouveau mot pour chaque nouvelle partie du Canadien. Du moins je l’espère.


X comme… «XXIV»


Remplacer les chiffres arabes par les chiffres romains est un moyen de donner plus d’importance à ce qui est ainsi numérisé. Les exemples sont patents: les empereurs et les impératrices, les rois et les reines, les papes (on descend ainsi à la station «Pie-dix» et non «Pie-ixe» quand on se rend au Stade Olympique) et les Superbowls portent tous des numéros en chiffres romains.

On se permettra alors d’écrire que le Canadien a remporté XXIV coupes Stanley (et il ne faudrait surtout pas croire que l’on aurait pu éprouver des difficultés à trouver des mots commençant par la lettre «x»).

À la majorité des gens du dehors, ce XXIV semblera un chiffre quelconque. Mais  les initié-e-s, celles et ceux qui non seulement connaissent la religion du Canadien, celles et ceux qui ont découvert ses arcanes, sa cabale, sa mystique, savent bien que ce chiffre ne doit rien au hasard.

Car XXIV, ce sont les XII tribus d’Israël plus les XII disciples du Christ. Ce sont les VI jours de la création multipliés par les IV évangiles. Mais XXIV, c’est encore bien plus que cela.

  • XXIV, c’est Patrick Roy moins Maurice Richard;
  • C’est Émile Bouchard plus Jean Béliveau plus Howie Morentz plus Guy Lafleur;
  • C’est Jacques Plante et Bob Gainey;
  • Ce sont deux Yvan Cournoyer.

On comprendra alors que, malgré toute la foi dont on est capable, la puissante symbolique du chiffre XXIV fait douter que le Canadien remporte jamais un XXXVe Calice d’argent.


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W comme… W (ABC de la #religion du Canadien)

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon, je me propose de rédiger mon Abécédaire de la religion du Canadien et de définir les 26 mots-clefs de la religion du Canadien. Y parviendrai-je? Affaire à suivre. À suivre vingt-six fois plutôt qu’une! Avec un nouveau mot pour chaque nouvelle partie du Canadien. Du moins je l’espère.


W comme… «W»


Les lettres sont souvent chargées d’une valeur symbolique. Dans le christianisme, le chrisme (les deux lettres grecques «Χρ», chi-rhô) désigne le Christ. Dans le judaïsme, le tétragramme sacré (les quatre lettres hébraïques «יהוה», yod-hé-waw-hé) désigne Dieu, un Dieu que les Juifs ne nomment d’ailleurs jamais ni par ce nom, ni par aucun nom.

Dans la religion du Canadien, les lettres «C» et «H» pour «CH» jouent évidemment un rôle important. Surtout quand elles sont inscrites sur un chandail ou, mieux encore, tatouées sur le coeur des joueurs ou des partisan-e-s. Mais il est une autre lettre encore plus importante pour le Canadien et pour toute équipe sportive, surtout dans des sports qui détestent l’égalité (on la qualifie de «nulle», pour des raisons que l’on a renoncé à comprendre))

Il est une lettre (paradoxale puisque seule, elle est déjà double) qui fait le succès, une lettre vers laquelle tous les efforts sont tendus, une lettre pour laquelle tous les joueurs patinent, lancent (parfois) et comptent (rarement), une lettre dont l’accumulation dans la deuxième colonne des classements (la première est dévolue aux parties jouées) fait toute la différence, une lettre qui, à la fin d’une saison permet de distinguer les gagnants des perdants.

Il est une lettre et cette lettre, c’est le «W» et les valeurs qui lui sont associées. En anglais (qui est à la NHL ce que le latin était à l’Église catholique, ce que le vieux slavon est à l’Église orthodoxe russe), «W» vaut pour «won» (victoire), «W» vaut pour «win» (gagner), «W» vaut pour «winner» (gagnant).

Qui a osé dire «l’essentiel est de participer»? Un maudit loser, sans aucun doute! D’ailleurs Pierre de Coubertin était français.


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