Dieu

« Voir, il faut voir, sais-tu voir ? »

Dans la dynamique de mon cours Vouloir, pouvoir, devoir transmettre « Dieu » à tous les sens, je propose chaque mercredi matin pendant les prochaines semaines, 12 chroniques réunies sous le titre Les confessions d’un autre pasteur B., en hommage au titre du livre de Jacques Chessex : Chessex, J. (1974). La confession du pasteur Burg. Ch. Bourgois.


5. « Voir, il faut voir, sais-tu voir ? »

Je me rappelle une adolescente qui avait illustré la prière d’intercession avec trois lignes : l’une remplie d’yeux fermés, l’autre d’yeux entrouverts — ou entrefermés, mais je suis de nature positive — et la dernière d’yeux ouverts. Cette image, je l’ai beaucoup aimée et souvent utilisée.

En effet, que demander à « Dieu » de plus que d’ouvrir nos yeux ? Que lui demander de mieux que la capacité de voir le monde ? Que lui demander d’autre que de nous apprendre à voir ? À voir le bien pour s’en montrer reconnaissant — le truc des yeux fonctionne aussi pour la prière de louange — ; à voir le mal pour le changer.

Même si « on ne voit bien qu’avec son cœur », même si « l’essentiel est invisible pour les yeux » (Antoine de Saint-Exupéry) — et peu importe le nom que nous donnons à l’essentiel : « Dieu », « Amour » ou « Vie », avec de belles majuscules et de prudents guillemets —, il nous reste à voir, à regarder plutôt, à regarder avec nos yeux, tout le reste, tout ce qui n’est peut-être pas essentiel, mais qui a au moins l’avantage d’être visible. Et, mine de rien, nous voilà rendus au cœur d’un vaste problème théologique : comment montrer l’invisible ? Peut-on dévoiler un « Dieu » qui se voile ? Peut-on voir un « Dieu » qui se cache ? Soit écrit en passant, une question qui se pose aussi dans le registre de l’ouïe : comment dire l’inaudible ?

Sur cette question — celle de montrer l’invisible —, je me suis mis à l’école du théologien syrien Jean Damascène (676-749), défenseur des icônes et des iconodules — qui servent les images — contre les iconomaques — qui combattent les images —. Il m’a enseigné, avec un argument christologique — un mot savant pour une réflexion qui se fonde sur Jésus-Christ —, il m’a enseigné que « Dieu » n’est pas créé et qu’il est « incirconscriptible » — je devrais donc plutôt utiliser des guillemets inversés : » Dieu « — mais qu’il s’est révélé dans la nature humaine, dans la nature d’un homme — c’est là qu’intervient la christologie — et qu’il est donc, en même temps « circonscriptible », que des images peuvent le montrer ou au moins en montrer quelque chose. Il m’a encore enseigné que les images peuvent être hiérarchisées, soit, de la plus fidèle à celles qui le sont moins : le Fils, image consubstantielle de » Dieu « ; l’être humain, image de » Dieu « — l’argument est ici théologique (il se rapporte à Dieu) et le christianisme le partage avec le judaïsme puisque c’est lui qui affirme : « Dieu dit : faisons les humains à notre image » — ; les autres créatures qui reflètent la perfection du plan divin et participe à la sainteté de » Dieu « ; enfin et seulement après le reste, les images peintes — j’ajoute les images imprimées ou virtuelles —.

Il faut donc savoir voir. Regarder le visible pour ce qu’il est, pour ce qu’il peut devenir et pour ce qu’il me montre de l’invisible.


  1. «Paroles, paroles, paroles» (19 février)
  2. «Elle est ailleurs» (4 mars)
  3. «Des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose» (11 mars)
  4. «Comme de bien entendu» (18 mars)
  5. «Voir, il faut voir, sais-tu voir?» (25 mars)
  6. «Jolie bouteille, sacrée bouteille» (1er avril)
  7. «Ça se sent que c’est toi» (8 avril)
  8. «Dansons, joue contre joue» (22 avril)
  9. «Quand on ouvre les mains» (29 avril)

« Des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose »

Dans la dynamique de mon cours Vouloir, pouvoir, devoir transmettre « Dieu » à tous les sens, je propose chaque mercredi matin pendant les prochaines semaines, 12 chroniques réunies sous le titre Les confessions d’un autre pasteur B., en hommage au titre du livre de Jacques Chessex : Chessex, J. (1974). La confession du pasteur Burg. Ch. Bourgois.


2.« Des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose »

Oui, je sais, la Réforme protestante supprime tous les intermédiaires supposés — et posés — entre « Dieu » et les êtres humains ; triple refus : d’un homme, le pape, d’une femme, Marie et d’une chose, la messe (Laurent Gagnebin et André Gounelle). Oui, je sais que le protestantisme affirme une relation directe, personnelle et particulière entre chacun·e et son « Dieu ». Oui, je sais que le principe protestant « À Dieu seul la gloire ! » désacralise tout ce qui est créé, que ce soit par l’être humain ou par « Dieu » lui-même. Oui, je sais tout ça.

Ce qui ne m’empêche pas de penser que la relation à « Dieu » passe, passe toujours, passe forcément à travers des artefacts fabriqués par des êtres humains, mais fabriqués parce qu’ils s’imposent à elles, à eux. Des artefacts qui, dans les meilleurs des cas, pointent vers « Dieu », le font rencontrer, en indiquent quelques traits, quelques aspects. Pour le meilleur et pour le pire.

La messe est évidemment un artefact fabriqué surtout par des hommes — trop peu par des femmes — ; elle me signifie que Dieu se transmet en paroles et en gestes, en musique et en silence, en lumière et en couleur, en nourriture et en odeurs. « Marie » est un artefact fabriqué par les hommes — je devrais écrire certains hommes, mais c’est trop général — qui l’ont construite à partir du récit évangélique et de leur désir pour en faire le modèle des femmes que « Dieu » : soumises, disponibles, fidèles, mères et vierges tout à la fois ; mais « Marie » est en même temps un autre artefact, autrement fabriqué pour dire la place des femmes dans le cœur de Dieu, la place de Dieu dans le sein des femmes. Le pape est un artefact fabriqué par les dirigeants d’une Église qui cherchait à mettre « Dieu » dans sa cité, à monopoliser sa parole pour imposer le vrai, le juste, le bien, ou plutôt un « vrai », un « juste », un « bien », son « vrai », son « juste », son « bien ».

Le mot « Dieu » est aussi un artefact fabriqué par des êtres humains et je mets des guillemets pour le protéger. La Bible est aussi un artefact, livre fabriqué par des êtres humains, collection de témoignages où des communautés d’hommes et de femmes racontent leur « Dieu », un « Dieu » qui aime, qui libère, qui ramène à la maison, qui guérit et qui pardonne, mais un « Dieu » qui asservit, qui exile, qui punit, qui détruit.

Comme « il y a des mots qui font vivre » (Paul Eluard), il y a des visages, des images, des objets, des gestes, des goûts et des odeurs qui vivifient, qui me donnent de vivre avec « Dieu ». J’ajoute aussitôt qu’il y en a aussi — y compris parmi les plus religieux, les plus chrétiens et les plus évangéliques — que je trouve mortifères ou qui restent lettre morte.

Je le sais, car j’ai reçu et j’ai transmis et des uns et des autres.


  1. «Paroles, paroles, paroles» (19 février)
  2. «Elle est ailleurs» (4 mars)
  3. «Des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose» (11 mars)
  4. «Comme de bien entendu» (18 mars)
  5. «Voir, il faut voir, sais-tu voir?» (25 mars)
  6. «Jolie bouteille, sacrée bouteille» (1er avril)
  7. «Ça se sent que c’est toi» (8 avril)
  8. «Dansons, joue contre joue» (22 avril)
  9. «Quand on ouvre les mains» (29 avril)

Là où il est possible de percevoir « Dieu »

Pour nourrir mon enseignement, j’ai demandé sur Twitter où il était possible de percevoir « Dieu ». J’ai reçu peu de réponses, mais intéressantes en ce qu’elles balancent entre deux extrêmes, entre « la majesté de nos montagnes » et « la Bonne Nouvelle annoncée par Jésus au travers du Nouveau Testament ». Si j’ajoute le visage de l’autre, je crois que tout est écrit…

« Elle est ailleurs »

Dans la dynamique de mon cours Vouloir, pouvoir, devoir transmettre « Dieu » à tous les sens, je propose chaque mercredi matin pendant les prochaines semaines, 12 chroniques réunies sous le titre Les confessions d’un autre pasteur B., en hommage au titre du livre de Jacques Chessex : Chessex, J. (1974). La confession du pasteur Burg. Ch. Bourgois.


2. « Elle est ailleurs »

Parfois, je me demande où est « Dieu ».

Parce qu’on me l’a enseigné à l’église comme à l’université, parce que je veux bien le croire, je réponds que « Dieu » est ailleurs, extérieur. Une extériorité géographique, mais aussi conceptuelle : « Dieu » est autre, tout autre, radicalement autre. Je l’ai religieusement répété depuis 30 ans. Mais avec une question récurrente : y a-t-il quand même un peu de « Dieu » en moi ?

Après, tout, le judéo-christianisme affirme qu’il a fait les humains à son image et le christianisme qu’il s’est incarné, littéralement « mis en corps » ! Les sourd·es chrétien·nes signent « Dieu » par un mouvement qui conduit un « d » pointé vers le ciel jusqu’à leur cœur ! « Dieu » y serait-il, de l’ordre du sentiment ? Ou logerait-il plutôt dans mes tripes, c’est-à-dire dans mes émotions ? Ou dans mon estomac, puisque le corps du Christ s’ingère lors de l’eucharistie ? Serait-il plutôt dans une âme, 21 ou 45 grammes de divin, respectivement la différence entre corps moribond et corps mort et la diminution de la masse corporelle mesurée lors d’une décorpororation ?

La foi venant de ce que l’on entend, « Dieu » entrerait-il dans mon cerveau par mes oreilles ? Dans mon cerveau reptilien comme un instinct de survie, pour tranquilliser et exciter  ? Dans mon cerveau limbique comme une émotion que je ne pourrais contrôler ? Ou dans mon cortex ? Plutôt dans mon hémisphère droit plus holistique, ce qui en ferait un « Dieu » à comprendre plutôt qu’à apprendre ? « Dieu » serait-il dans le lobe temporal qui générait la croyance ? On sait au moins quelles aires du cerveau activent la dévotion, la piété, la méditation, la prière, les exercices spirituels, l’extase ou la transe : lobe frontal : intuition et abstraction ; régions corticales : relations interpersonnelles ; lobe pariétal : altération du sens de soi.

Mais où est donc « Dieu » ? En moi ? Ailleurs ? En moi et ailleurs ? Voltaire l’avait déjà pressenti : « Dieu a créé l’homme à son image, il le lui a bien rendu ».

Il m’arrive d’éprouver des sensations, des sentiments, des émotions que je crois ne pas m’appartenir ; il m’arrive de faire l’expérience de réactions instinctives que je crois ne pas m’appartenir ; il m’arrive de posséder des connaissances et des compréhensions que je crois ne pas m’appartenir. Alors, je considère — mais peut-être que je m’en convaincs — qu’elles viennent d’un ailleurs, d’un autre que moi. Un ailleurs, un autre que par héritage, par habitude et par commodité, j’appelle, faute de mieux, « Dieu ». Si j’espère lui rendre ainsi un peu de ce qu’il m’a donné, je sais que je le crée aussi ainsi un peu à mon image. Je le regrette, mais je ne peux pas m’en empêcher, pas faire autrement, pas faire mieux. Alors je reçois les « Dieux » que d’autres créent à leurs images. Et je le répète : « Dieu » est autre ; elle est ailleurs.


  1. «Paroles, paroles, paroles» (19 février)
  2. «Elle est ailleurs» (4 mars)
  3. «Des quantités de choses qui donnent envie d’autre chose» (11 mars)
  4. «Comme de bien entendu» (18 mars)
  5. «Voir, il faut voir, sais-tu voir?» (25 mars)
  6. «Jolie bouteille, sacrée bouteille» (1er avril)
  7. «Ça se sent que c’est toi» (8 avril)
  8. «Dansons, joue contre joue» (22 avril)
  9. «Quand on ouvre les mains» (29 avril)

(Ne pas) faire de l’évangile une morale à deux balles

Dans son quotidien, le théologien rencontre deux affiches de publicité biblique. Elles sont produites par l’Agence C qui présente ainsi son projet:

« Nous diffusons des versets de la Bible en Suisse depuis 35 ans, touchant ainsi les cœurs et préservant notre héritage culturel chrétien. »

Sans trop de préjugés, il essaye d’en comprendre l’utilité. Mais franchement, il n’est pas convaincu.

Affiche avec le slogan « Dieu est fidèle » et la source: « La Bible »
(C) Olivier Bauer

Il supporte encore celle-ci. Même si elle ne casse pas trois pattes à un canard, elle rappelle une caractéristique que la Bible juive et le Nouveau Testament prêtent à Dieu. Préservation d’un héritage culturel judéo-chrétien.

Affiche avec le slogan « S’écarter du mal, c’est l’intelligence » et la source: « La Bible »
(C) Olivier Bauer

Mais celle-là l’insupporte. Car elle transforme l’Évangile en une morale à deux balles qui lui paraît insuffisante à toucher les cœurs.

En outre, il trouve dommage d’aplatir et d’appauvrir 66 livres bibliques écrits sur près de 1000 ans en 1 seule source générique: « La Bible ».

Ce que « transmettre « Dieu » » pourrait être… ou ne pas être (là est la question)

Pour nourrir mon enseignement, j’ai demandé sur Twitter ce qu’est transmettre « Dieu ». J’ai reçu des réponses belles et diverses, y compris des réponses qui mettent en question ma suggestion de transmettre « Dieu ».

Les voici:

Merci à chacune et chacun d’avoir ainsi complété mon enseignement.