Québec

Jean Dion sur la valeur des matchs nuls

Superbe formule du journaliste sportif Jean Dion (qui est aussi philosophe et même, au moins dans ce cas, théologien. Mais non! Mais si, Messi, Messie!) dans le quotidien québécois Le Devoir:

« En général, l’humanité réprouve les verdicts nuls parce qu’elle n’apprécie pas les zones de gris, mais le match nul est là pour rappeler à tout un chacun que la vie n’est pas ainsi faite, qu’il est parfaitement possible d’avoir passé les deux dernières heures à tenter quelque chose qui n’a finalement rien donné. »

Jean Dion, À l’unisson, Le Devoir, 21 juin 2016

Universités: plus de théologie, pas moins

Les facultés de théologie ont un rôle à jouer auprès de l’État dans la régulation de la religion.

Alors que l’existence de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l’Université de Montréal est menacée, deux articles parus récemment dans La Presse ont retenu mon attention de professeur de théologie pratique dans cette institution.

Le premier – « Lutte contre le terrorisme : la déradicalisation doit passer par la religion » par Philippe Teisceira-Lessard, le 22 mai – présentait « un rapport rédigé pour le compte du ministère fédéral de la Sécurité publique » qui « conclut qu’il faut offrir des réponses religieuses aux individus radicalisés, même si cette solution peut sembler inconfortable pour les démocraties occidentales ».

Le second – « Le courage de nommer » par Paul Journet, le 24 mai – déplorait que « Québec facilite le recrutement de sectes comme l’Église de la scientologie », puisqu’à titre de « groupes religieux reconnus », elles sont exemptées de payer les taxes municipales sur leurs édifices. « Le fisc n’est pas théologien », ajoutait l’éditorialiste, manière de dire qu’il n’a pas les compétences pour distinguer entre les Églises et les sectes.

La concomitance de ces deux textes m’a conforté dans mon opinion : s’il est absolument nécessaire que l’État et les institutions religieuses soient clairement séparés, il n’est pas bon que l’État, reléguant la religion à la sphère privée, s’en désintéresse complètement. Il faut qu’il la régule. Et je suis convaincu que les facultés de théologie ont alors un rôle à jouer.

Former les rabbins et les imams

Dans le cadre des discussions sur la place de la théologie à l’Université de Montréal, j’ai récemment proposé de la développer plutôt que de la réduire. Et j’ai suggéré d’étendre notre programme de théologie pratique aux responsables de toutes les communautés religieuses. Nous formons déjà des prêtres, des pasteurs et des laïques fidèles à leur propre vision du christianisme, mais critiques à son égard, et surtout conscients du contexte dans laquelle ils exercent leurs responsabilités, en particulier de la nécessité de respecter les valeurs québécoises.

Au lieu de fermer les programmes de théologie, les universités devraient les ouvrir aux autres religions, recruter des professeurs compétents pour former, avec les mêmes exigences, des rabbins, des imams et tous les responsables de toutes les communautés religieuses.

Je suis convaincu qu’une telle formation contribuerait à une déradicalisation passant « par la religion ». Et Québec pourrait fixer comme condition à la reconnaissance d’un groupe religieux que ses responsables aient suivi un programme de formation en théologie pratique dans l’une de ses universités.


Visite de la « chapelle ardente » de Jean Béliveau

Lundi 8 décembre 2014, il est 10 heures. Au milieu des chantiers de construction, j’attends avec une bonne cinquantaine de personnes devant le Centre Bell. Il fait froid, moins dix ou mois quinze. Je vois quelques voitures de police, quelques médias. Un homme âgé montre une photo: lui et Jean Béliveau se font face pour engager une partie de hockey. Dix minutes plus tard, je pénètre dans le bâtiment, puis dans la patinoire. Première perception.

Le toucher:

  • La température est chaude, agréable.

J’écarte deux rideaux. Je me retrouve en haut d’un escalier. J’ai une vue plongeante sur le dispositif que le Canadien a imaginé pour mettre en scène son hommage à Jean Béliveau.

La vue:

Trois couleurs dominent: le noir, le rouge et le blanc.

  • Le noir d’abord, celui de la pénombre; celui du plancher qui recouvre la glace; celui du rideau qui ferme le fond de la patinoire; celui des deux bannières qui, par une photographie, deux dates 1931-2014 et le logo du Canadien rappellent la vie du hockeyeur Jean Béliveau; enfin celui des costumes des préposés.
  • Le rouge ensuite, celui des sièges de la patinoire, discrètement éclairés; celui des deux tapis rouges et des cordons rouges qui tracent le chemin; celui de la bannière centrale qui, avec le numéro 4 et les deux dates 1950-1971, évoque la carrière montréalaise du hockeyeur Jean Béliveau; celui du maillot numéro 4 posé sur le fauteuil de Jean Béliveau; celui des jupes des hôtesses; enfin, celui des chandails de quelques personnes dans la foule.
  • Le blanc enfin, celui des trois gerbes de fleurs; celui des deux grands logos du Canadien; celui des six chaises où peuvent s’asseoir les membres de la famille de Jean Béliveau; celui des chandails de quelques personnes dans la foule; celui des cheveux de l’épouse de Jean Béliveau [ajout du 10 décembre].

Toujours la vue:

  • La lumière. La patinoire est plongée dans la pénombre, mais les gradins rouges sont légèrement éclairés. Des projecteurs dessinent le chemin à suivre, le long des deux escaliers d’entrée, le long du tapis rouge, le long de l’escalier de sortie. Ils font apparaître une légère fumée ou la poussière qui nimbe l’intérieur du Centre Bell. Des projecteurs éclairent le dispositif central. Deux traits de lumière, venus d’en haut éclairent très précisément le siège de Jean Béliveau.
  • Quatre trophées alignés devant le rideau noir, alternant avec les fleurs. Je ne reconnais que la coupe Stanley.
  • La famille de Jean Béliveau. Au premier rang, quatre femmes debout; deux hommes au second rang.
  • La file des gens en procession. Des gens plutôt blancs, plutôt âgés. Quelques couples avec de jeunes enfants. Deux files descendent par deux escaliers pour se rejoindre au centre de la patinoire. La file avance lentement, oblique sur la droite, passe devant la famille, remonte l’escalier pour quitter le Centre Bell. Les gens portent leur vêtement d’hiver. Quelques hommes portent un chandail du Canadien. Comme moi, beaucoup prennent des photographies.
  • Une statue de bronze de Jean Béliveau, grandeur nature. [ajout du 9 décembre, car  je l’avais complètement oubliée! ]

L’ouïe:

J’entends de la musique classique enregistrée. La musique que je m’attends à entendre dans de telles circonstances. Je ne reconnais pas les morceaux, sauf l’une des suites pour violoncelle de Bach. J’entends quelques conversations feutrées, quelques rires plus sonores.

La proprioception:

Je descends l’escalier, je marche sur le tapis rouge. J’avance. Je passe devant le fauteuil de Jean Béliveau. Je le laisse sur ma gauche.

Encore la vue:

Je vois plus et mieux. Je lève la tête. Accroché aux structures métalliques, un drapeau québécois partiellement masqué. Sa croix semble non symétrique; elle ressemble à la croix du christianisme. Je vois maintenant le cercueil de Jean Béliveau, en bois sombre. Des roses blanches, un peu défraîchies, sont posées dessus. Je vois les gens qui laissent chacune et chacun seul-e, un moment devant le cercueil. Je vois certaines personnes qui font un signe de croix. Plusieurs, pas toutes. Parmi les fleurs, je remarque des lys blancs. Il me semble que les logos du Canadien sont faits de rubans.

Encore la proprioception:

Je suis arrivé. Je m’arrête quelques secondes devant le cercueil de Jean Béliveau. Je défile devant la famille. J’avais préparé quelques mots à leur dire. Je préfère me taire et leur serrer la main en souriant gentiment. Je marche, je monte l’escalier. Je jette un dernier regard sur la patinoire. Je quitte la patinoire. Le chemin me fait passer devant la boutique du Canadien. J’entre. Je ne vois aucun article au nom de Jean Béliveau.

Il est 10 heures 45. Je quitte le Centre Bell.


Lire aussi l’article « Chapelle ardente » sur le blogue de Benoît Melançon. Mon collègue y compare les chapelles ardentes de Maurice Richard et de Jean Béliveau.

B comme Béliveau (ABC de la religion du #Canadien)

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon, je me propose de rédiger mon Abécédaire de la religion du Canadien et de définir les 26 mots-clefs de la religion du Canadien. Y parviendrai-je? Affaire à suivre. À suivre vingt-six fois plutôt qu’une! Avec un nouveau mot pour chaque nouvelle partie du Canadien. Du moins je l’espère.


B comme… «Béliveau»


Comme d’autres religions, la religion du Canadien a ses saints, qu’elle donne en modèle urbi et orbi. Jean Béliveau est sans doute le premier d’entre eux. Car dans la religion du Canadien, il possède absolument tous les attributs de la sainteté. Jugez plutôt:

  • Il est le parangon du hockeyeur québécois: dans son autobiographie, il confesse avoir reçu

«l’éducation typique d’un Canadien français catholique axée sur les valeurs familiales, sur un aspect strict de la religion, ainsi que sur le travail, le conservatisme et l’autodiscipline» Jean Béliveau (2005), Ma vie en bleu, blanc rouge. Hurtubise: p. 41.

  • Il est un fervent catholique: chez les Béliveau, le samedi, on servait d’abord la messe, puis on déjeunait, puis on jouait au hockey; il est allé rencontrer le pape Paul VI; il a fait un pèlerinage sur les traces de Jésus.
  • Il est un modèle de fidélité: il a porté la Sainte-Flanelle pendant 21 ans (de 1950 à 1971); il a été capitaine du Canadien pendant 10 ans; encore aujourd’hui, il est ambassadeur du Canadien.
  • Il est un synonyme de succès: il a remporté 10 coupes Stanley; il a vu son chandail retiré; il a été intronisé au Temple de la renommée.

Mais ne se déclare pas saint qui veut. L’Église catholique-romaine exige deux miracles, l’un pour la béatification, l’autre pour la canonisation. Jean Béliveau en a-t-il autant à son crédit? Sans aucun doute! On soulignera d’abord qu’il est apprécié tant à Québec qu’à Montréal, Ottawa et Toronto, ce qui représente déjà au moins un exploit en soi. On rappellera ensuite qu’il a su demeurer «Gentleman Jean» dans un monde du hockey connu pour sa brutalité, ce qui en est un autre et pas des moindres!

[Inspiré de mon livre Une théologie du Canadien. Bayard: 2011]


Prochaine entrée: C comme Calice d’argent


Entrée précédente:

A comme Âme (ABC de la religion du #Canadien)

Inspiré par la belle Langue de puck de Benoît Melançon, je me propose de rédiger mon Abécédaire de la religion du Canadien et de définir les 26 mots-clefs de la religion du Canadien. Y parviendrai-je? Affaire à suivre. À suivre vingt-six fois plutôt qu’une! Avec un nouveau mot pour chaque nouvelle partie du Canadien. Du moins je l’espère.


 A comme «Âme»


À la question paradoxale posée par Lamartine «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme, et la force d’aimer?», les fidèles de la religion du Canadien répondent par l’affirmative. Et les hagiographes de la Sainte-Flanelle savent même où la situer:

«Le Canadien a perdu Carey Price. C’est une famille qui perd son âme.» Alain Crête. Le 5 à 7, RDS. 20 mai 2014.
«En 1993, comme cette année, le cœur et l’âme du tricolore, c’était un gardien vedette.» Lio Perron. Le Huffington Post Québec. 31 mai 2014.

Dans la religion du Canadien, l’âme n’est donc ni cette chose sans trop de consistance (même si l’on a essayé de la peser) que l’on pense s’envoler au moment précis du décès, ni ce petit supplément qui s’ajouterait à la chair, aux os, aux muscles, aux bras (qu’ils soient ou non meurtris). Ici, en bonne théologie, pas de dualisme, mais la réalité de l’incarnation. Dans la religion du Canadien, l’âme est une personne, une personne tout entière, avec son corps et son esprit, un gardien de but de préférence. Comme en judaïsme, comme en christianisme, elle est principe de vie, elle est souffle (nephesh et ruwach en hébreux, pneuma en grec). Elle est ce qui inspire le Canadien; elle est ce qui pousse ses joueurs vers l’avant; elle est ce qui exalte ses partisans. Elle est enfin ce qui s’attache à l’âme du Québec, ce qui la force à aimer «nos Canadiens».


Prochaine entrée: B comme Béliveau

La bande des quatre (adjoints du Canadien) et les idéaux-types de Max Weber

Le vestiaire du Centre sportif de l’Université de Montréal est l’endroit où se tiennent des discussions scientifiques entre collègues (hommes, évidemment) de différentes Facultés. Cette semaine, Pierre Trudel, professeur de droit, spécialiste du droit des technologies de l’information, m’a posé une question à laquelle je ne m’attendais pas: « Que le Canadien de Montréal ait renoncé à choisir un capitaine et ait préféré nommer quatre adjoints [pour mémoire: Andreï Markov, Tomas Plekanec, Max Paccioretty et P.K. Subban] change-t-il quelque chose à la religion du Canadien? »

Intuitivement, j’ai répondu qu’une direction collégiale rendait le Canadien plus protestant. Sauf que les adjoints ont été désignés par la direction du Canadien et non pas élus par les joueurs. Un tel mode de désignation « d’en haut » rend immédiatement le Canadien moins protestant. Il m’est alors apparu plus intéressant de réfléchir cette situation dans les termes d’autorité et d’appliquer au Canadien le célèbre modèle proposé par le sociologue allemand Max Weber. En 1909, dans son ouvrage Économie et société, il distingue trois types idéaux de légitimation de l’autorité (types idéaux, parce que dans la réalité, ils n’existent jamais sous leur forme pure, mais toujours sous des formes mélangées). Ma fille Marion a brillamment résumé l’essentiel de ces trois types de légitimation dans le tableau suivant:

IMG_1194.PNG

Marion Bauer: Légitimation des pouvoirs selon Max Weber

Qu’en est-il lorsque j’applique ce modèle aux quatre adjoints du Canadien?

  • Manifestement, l’autorité des quatre adjoints du Canadien n’est pas de type charismatique. Au contraire, qu’il ait fallu en désigner quatre prouve qu’aucun homme providentiel ne s’est imposé par son charisme, par sa personnalité ou par sa vision motivante.
  • L’autorité des quatre adjoints ne relèvent pas non plus du type traditionnel. Certes, les quatre joueurs désignés adjoints font tous partie de la famille du Canadien. Mais, qu’il n’y ait pas de capitaine et quatre adjoints est un accroc à la tradition, seulement le second dans l’histoire du Canadien. Et la tradition veut que les joueurs aient au moins leur mot à dire dans le choix de celui qui les représente. (Juste en passant, la famille québécoise tend à refuser toue légitimité à un capitaine du Canadien qui ne peut pas s’exprimer en français, ce qui est le cas des quatre adjoints.)
  •  Est-ce à dire que les quatre adjoints bénéficient d’une légitimation légale-rationnelle? Oui et non! Oui, parce qu’ils ont été désignés conformément aux règles de la Ligue Nationale de Hockey: Carey Price n’est pas un adjoint parce que la LNH interdit de nommer le gardien capitaine; le canadien a mis en place un système de rotation des adjoints parce la LNH limite à trois le nombre de capitaine et d’adjoints. Mais non, parce que les adjoints n’ont pas été élus par les joueurs, mais désignés par la direction.

Alors? Le cas des quatre adjoints du Canadien remettrait-il en cause le modèle de Max Weber? Je crois surtout qu’il montre le peu de pouvoir dont disposent les joueurs du Canadien. En matière d’autorité, ils ne bénéficient que de celle que la direction veut bien leur concéder. Et cette année, la direction a voulu rappeler aux joueurs comme au public que celui qui paye commande.

Mais j’en reviens encore, à la religion du Canadien. Pour répondre à Pierre Trudel, je dirais que l’épisode des quatre adjoints témoignent du caractère catholique du Canadien de Montréal. Marc Bergevin et Michel Therrien ont désigné des adjoints comme le pape crée (c’est le terme consacré) des cardinaux.