eucharistie

Qui décide de la réalité d’une présence? #SITP2016

Au cours du 10e congrès de la Société Internationale de Théologie Pratique: « Découvrir, vivre et annoncer l’Évangile dans un monde transformé par les nouveaux médias numériques », un journaliste catholique pose la question de la présence réelle du Christ dans une Eucharistie retransmise par un média électronique.

Pour mémoire, rappelons que la théologie catholique postule que, lorsqu’un prêtre prononce certaines paroles et performe certains gestes, il transsubstantifie des hosties qui deviennent « réellement et substantiellement » le corps du Christ et une coupe de vin qui devient « réellement et substantiellement » le sang du Christ. Cette doctrine de la transsubstantiation a été promulguée par le 4e Concile de Latran en 1215.

On permettra au théologien protestant que je suis de trouver la question peu pertinente. Car la réalité d’une présence dépend toujours de celui ou celle qui la reçoit ou de celui et celle qui la perçoit. Le Christ n’est ni plus ni moins présent dans l’hostie que sur l’écran. Sa présence n’est ni plus ni moins réelle dans la bouche que dans les yeux. Le Christ n’est réellement et substantiellement présent – que ce soit dans une hostie, dans la Bible, dans le mot « Christ » ou partout ailleurs – que pour celui et celle qui croit qu’il y est présent.

Multiplier les pains de la Cène

Cet été est pour moi très « goûtu ». Dans une belle série sur le pain, le quotidien français La Croix m’a interrogé sur le sens théologique du pain et de la Cène. Mes propos ont été recueillis par Frédéric Mounier. Je les propose ici:

Chez les protestants, quels sont les arguments théologiques mis en jeu autour du pain?

Olivier Bauer: Deux courants traversent les Églises protestantes. L’un explique, par exemple dans le Grand Nord canadien, que si Jésus avait été inuit, il aurait partagé la viande de phoque. D’autres insistent sur le fait que la Bible évoque explicitement le pain et le fruit de la vigne. Entre Églises protestantes, le débat est ainsi ouvert: avec quel aliment peut-on célébrer? Mais aussi avec quel pain? Le pain quotidien? Le pain de la fête? J’ai célébré, un dimanche de la Trinité, avec du pain en forme de tresse qui, justement, me semble idéal pour symboliser la Trinité. Dans les contrées humides, on peut célébrer avec du biscuit sec, qui se conserve sans difficultés.

Comment vous situez-vous dans votre pratique pastorale personnelle?

O.B.: Il me semble qu’on doit pouvoir célébrer avec différents pains: azyme pour commémorer notre origine juive, avec une hostie en communion avec nos frères et sœurs catholiques, avec une brioche pour souligner le caractère festif, sans gluten pour n’exclure personne, ou au pain sec pour rappeler les pauvretés. Fondamentalement, il me semble qu’on mange aussi comme on croit. Pour les catholiques, il s’agit du corps du Christ. Du côté des protestants, il arrive à certains paroissiens de sacraliser le pain. C’est ainsi parfois le pasteur qui finit le pain entamé, alors qu’ailleurs, ce peut être la communauté, au cours de l’apéritif.

Comment envisagez-vous l’intercommunion?

O.B.: À mes yeux, le repas du Seigneur n’appartient pas à l’Église qui célèbre. Je constate que, dans une église catholique, le protestant peut venir dans le salon mais n’est pas admis à la « salle à manger ».


Lire dans La Croix, l’histoire du pain, relatée par Jean-Claude Raspiengeas:

Futilités estivales autour du goût, des lèvres et de la globalisation

J’ai inclus dans mon programme estival la lecture de deux excellents livres autour de la question de la religion, des rites et des sens:

Deux excellents livres qui viennent nourrir et renouveler mon point de vue.

  • Dans le premier, l’historien Éric Palazzo, professeur d’histoire du Moyen Âge à l’Université de Poitiers, analyse des images médiévales pour montrer combien la messe est synesthésique, c’est-à-dire qu’elle mobilise tous les sens de celles et ceux qui y participent. Il démontre aussi que les images de la messe remplissent exactement le même rôle: elles sollicitent évidemment la vue, mais elles donnent à voir des éléments qui évoquent l’ouïe (des musiciens par exemple), l’olfaction (un encensoir), le goût (une hostie) ou le toucher (un calice). Les images médiévales de la messe présente le programme de la messe. Mais elles font encore plus. Selon Éric Palazzo, la théologie médiévale confère à l’image, au texte et au livre le même pouvoir qu’elle attribue à l’hostie et au vin de messe, celui de rendre le Christ réellement présent.
  • Le second livre est un ouvrage collectif dirigé par Axel Michaels, professeur d’Indologie classique à la Heidelberg Universität, et Christoph Wulf, professeur d’anthropologie et de philosophie à la Freie Universität Berlin. Ils ont réuni une vingtaine de coauteur.e.s pour explorer la manière dont les rites (hindous surtout) mobilisent les sens. J’y ai (re)découvert cette évidence que les sens, leur nombre, leur définition, leur manière de fonctionner sont des constructions humaines et donc, forcément, partielles, fragiles et provisoires. Ainsi dans l’hindouisme, certains courants reconnaissent onze sens: cinq sens pour connaître (les oreilles, la peau, les yeux, la langue et le nez), cinq sens pour agir (la parole, les mains, les pieds, l’anus et les parties génitales) et l’esprit qui complète la liste.

Deux excellents livres qui font surgir deux questions (un bon livre est un livre qui suscite le débat parce que c’est un livre qui fait penser).

  1. Éric  Palazzo fait un amalgame rapide voire erroné, lorsqu’il attribue aux lèvres le sens du goût. Or, il me semble que les lèvres font toucher plus qu’elles ne font goûter, en tous les cas, qu’elles font toucher avant de faire goûter.
  2. Dans son introduction, Alex Michaels affirme que la globalisation, parce qu’elle passe par Internet et par la télévision, concerne la vue et l’ouïe, mais pas le goût et l’olfaction. Pourtant, à Lausanne ou à Montréal, je sens forcément la globalisation à plein nez: odeurs de friture, de curry, de barbecue, de pizza, de raclette, de dim sum, de pain frais, de bagel, de kebab, de bouillon, de tacos, de poisson, de graillon, etc. Si je veux, je peux, sans même quitter Lausanne ou  Montréal, goûter la globalisation, découvrir dans ma bouche, dans  mon ventre presque les goûts du monde.

Tout cela a-t-il vraiment de l’intérêt? Futilités estivales.

Quel goût a le Christ?

On sait probablement que le christianisme établit des liens entre le pain et le corps du Christ. Des liens sont aussi divers que les pains utilisés. Jean-Jacques Agbo, un prêtre catholique suisse venu à Montréal pour mener des recherches sur la messe et les six sens, m’apprend que si l’hostie est insipide, c’est pour éviter que l’on n’attribue un goût au Christ. Il me fait réaliser que le protestantisme exprime autrement la même altérité. Il varie les pains: blanc, brun ou noir; de campagne ou brioché; complet ou sans gluten; plat ou levé; de blé, de seigle ou d’épeautre. Sucré-salé, aigre-doux, umami et pimenté, le Christ est toujours ailleurs sur la palette des goûts, sur l’échelle des saveurs.

Joseph Ratzinger vs. Olivier Bauer: Un autre match (5)

Invité à parler de « Jésus », le livre par lequel le théologien catholique suisse Hans Küng réplique à Benoît XVI-Joseph Ratzinger (« Samedi et rien d’autre » samedi 22 février 2014 sur Ici Radio-Canada, La Première), je rédige quatre articles sur ce match qui oppose deux géants de la théologie catholique, deux théologiens germanophones que la vie aurait dû réunir, mais que la théologie aura séparés (à moins que ce ne soit le contraire). J’y ajoute un cinquième article à propos d’un débat que j’ai moi-même engagé avec Joseph Ratzinger, il y a un peu plus de 10 ans.

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Même si je n’ai pas l’honneur de compter Joseph Ratzinger parmi mes ennemis intimes, j’ai moi aussi eu une (petite) controverse avec lui.
En 2003, je rédigeais une critique de son livre L’Esprit de la liturgie, pour la Revue de théologie et de philosophie (une revue suisse, publiée à Lausanne). Cherchant une forme littéraire appropriée, j’avais retenu celle de la lettre ouverte. Lorsque j’eus terminé cette lettre, je me suis dit que, tant qu’à l’avoir écrite, je pourrais aussi bien l’envoyer à Joseph Ratzinger. Quelques semaines plus tard, à ma grande surprise, je recevais une réponse signée de la main de Joseph Cardinal Ratzinger.

EnTete_Ratzinger

[…]

Signature_Ratzinger

Mes arguments ne l’avaient pas convaincu. Mais il avait pris la peine de me répondre, méticuleusement. Ce que j’ai apprécié. Ma critique de son livre et sa réponse (traduite par Pierre Bühler) ont paru dans un numéro de la Revue de théologie et de philosophie.

  • Bauer, 0. (2003). « Lettre ouverte à propos de L’Esprit de la liturgie, ouvrage du cardinal Joseph Ratzinger ». Revue de théologie et de philosophie 2003/III: 241-251.
  • Ratzinger, J. (2003). « Réponse à la lettre d’Olivier Bauer ». Revue de théologie et de philosophie 2003/III: 253-256.

Les deux textes sont disponibles en accès libre sur Papyrus, le dépôt institutionnel de l’Université de Montréal. En voici le résumé:

« Dans le débat œcuménique provoqué par la publication de la lettre encyclique de Jean-Paul II, Ecclesia de Eucharistia, Olivier Bauer propose une lecture critique de l’ouvrage que le cardinal Joseph Ratzinger a consacré à L’esprit de la liturgie. En théologien pratique, il montre comment le Président de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi conçoit la messe et démonte sa prétention à définir ainsi le véritable culte chrétien.

In the context of the ecumenical debate stirred up by the publication of John Paul II’s encyclical, Ecclesia de Eucharistia, Olivier Bauer proposes a critical reading of the work Joseph Ratzinger contributes to The spirit of liturgy. In terms of practical theology, he shows how the President of the Congregation for the Doctrine of the Faith envisions mass and takes apart his pretension to define true Christian worship. »

AFP: « Un prêtre suspendu pour avoir oublié des mots importants »

J’ai lu le 8 octobre 2013 une nouvelle théologiquement intrigante. Je vais citer in extenso la dépêche de l’AFP (reprise par Le Matin), mais seulement après vous avoir proposé trois questions de lecture (on est professeur ou on ne l’est pas):

  1. Quelle a été la faute du prêtre?
  2. Qui peut décider que la communion des fidèles est invalide?
  3. Que se passe-t-il pour les fidèles qui prennent part à une communion invalide?

Maintenant que j’ai orienté votre lecture, je peux vous laisser lire l’article.

« Un prêtre suspendu pour avoir oublié des mots importants
PAYS-BAS — Un prêtre catholique hollandais a été suspendu pour un an. Il avait oublié de prononcer des mots importants au cours de l’Eucharistie, rendant la communion invalide.
Un prêtre catholique néerlandais a été suspendu pour une période d’un an après avoir oublié de prononcer certaines paroles pendant l’Eucharistie, rendant la communion des fidèles «invalide», a-t-on appris mardi auprès du diocèse d’Utrecht. «Le prêtre n’a pas prononcé tous les mots de la consécration du pain et du vin, ce qui rend celle-ci et la communion qui a suivi invalides», a assuré à l’AFP Hans Zuijdwijk, le porte-parole du cardinal archevêque d’Utrecht, Willem Jacobus Eijk. Le prêtre, âgé de 64 ans, célébrait la messe dans la paroisse de Sint Johannes de Doper, dans la région d’Utrecht, au centre des Pays-Bas, et a prévenu de lui-même sa hiérarchie. «Il s’agit du sacrement le plus important et les fidèles qui étaient venus communier n’ont en fait pas pu le faire», a ajouté M. Zuijdwijk.
Compréhension du prêtre
Lors de la consécration de l’Hostie, le prêtre n’a, notamment, pas prononcé les mots qui transforment le pain et le vin en corps et sang du Christ, selon la tradition catholique : «ceci est mon corps livré pour vous». «Le cardinal a donc décidé de suspendre le prêtre, qui ne pourra pas célébrer de messe pendant un an», a ajouté le porte-parole. Le prêtre, qui avait espéré une punition «moins sévère», comprend néanmoins la décision du cardinal, selon M. Zuijdwijk. »

Je peux maintenant reprendre mes trois questions pour tenter d’y apporter des réponses.

1. Quelle a été la faute du prêtre?

À la lecture de l’article, je n,ai pas réussi à savoir si le prêtre à été sanctionné pour avoir raté la transsubstantiation ou pour avoir lésé les fidèles. D’un côté, je comprends que le prêtre devait fournir aux fidèles la communion qu’ils étaient venue chercher (elle implique de consommer le corps le Christ), ce qu’il n’a pas fait. Il y aurait donc eu, en quelque sorte, « tromperie sur la marchandise ». Les fidèles croyaient manger le corps du Christ, mais de fait, ils n’ont consommé qu’une vulgaire hostie, c’est à dire une rondelle de pain, blanche, plate et sèche. D’un autre côté, je soupçonne que la sentence condamne aussi l’infidélité du prêtre envers l’eucharistie (elle est « source et sommet de la vie chrétienne », dans une perspective catholique-romaine). D’ailleurs le Code de droit canonique de l’Église catholique-romaine rappelle le prêtre à ses devoirs sacramentels:

« Dans la célébration des sacrements, les livres liturgiques approuvés par l’autorité compétente seront fidèlement suivis; c’est pourquoi personne n’y ajoutera, n’en supprimera ou n’y changera quoi que ce soit de son propre chef. »  Code de droit canonique Livre IV, canon 846

2. Qui peut décider que la communion des fidèles est invalide?

La bonne réponse est la suivante: « Pour l’Église catholique-romaine, c’est l’Église catholique-romaine et elle seule »! J’utilise deux citations pour donner de l’autorité à ma réponse. La première vient de Jean Wirth, historien de l’art, qui écrit à propos de l’hostie au Moyen-Âge:

« La transformation du corps du Christ est devenue une sorte d’acte automatique dont rien ne peut inhiber l’efficacité. Elle est un pouvoir du prêtre et de tous les prêtres dans toute la chrétienté, un miracle accompli sans avoir besoin de charisme et donc un miracle institutionnel. » Wirth, Jean. 1999. L’image à l’époque romane. Paris: Éd. du Cerf: 199

Si le prêtre n’a pas besoin de charisme, il a toujours besoin de compétence. Il lui faut, a minima, celle de lire fidèlement les paroles exactes prévues dans la liturgie (y compris les mots « ceci est mon corps livré pour vous »). Pourquoi? Parce qu’ils sont efficaces. Ce sont ces « mots qui transforment le pain et le vin en corps et sang du Christ ». Comme l’explique Pierre-Marie Gy, historien dominicain de l’eucharistie, le prêtre, à ce moment précis, prononce les verba Christi, les paroles du Christ lui-même. Plus encore, quand le prêtre les prononce,

elles « sont prononcées par le Christ lui-même (ipse clamat), à la différence des prières que le prêtre dit avant et après les paroles du Christ »; elles ont « leur efficacité de transformer le pain et le vin. » Gy, Pierre-Marie. 1990. La liturgie dans l’histoire. Paris: Éd. du Cerf: 196 et 197

Dans une perspective catholique-romaine, ce sont donc les paroles, et les paroles exactes, qui effectuent la transsubstantiation. Voilà qui explique peut-être (à défaut de la justifier) la sévérité de la sanction infligée par l’autorité ecclésiale.

3. Que se passe-t-il pour les fidèles qui prennent part à une communion invalide?

Si j’étais professeur de théologie pratique à l’Universiteit Utrecht, je chercherais à savoir comment les fidèles de Sint Johannes de Doper ont vécu cette eucharistie.

  • J’aimerais savoir s’il estiment quant à eux avoir communié de manière valide. Après tout, au moment où ils ont communié, ils étaient convaincus de manger le corps du Christ, et non pas une simple hostie.
  • J’aimerais comprendre ce que vaut cette conviction des fidèles. Joue-t-elle un rôle dans la célébration de l’eucharistie? Autrement dit, a-t-elle une quelconque importance dans la validité de la communion?

Théologiquement, (mais je ne suis ni prêtre, ni évêque, ni théologien catholique-romain), je répondrais oui à ces deux questions. Pour reprendre la devise du Groupe de recherche sur l’alimentation et la spiritualité que je dirige: « on mange (aussi) comme on croit ». Ainsi, parce qu’ils ont cru qu’ils mangeaient le corps du Christ, les fidèles de Sint Johannes de Doper ont mangé le corps du Christ, peu importe que le prêtre ait ou n’ait pas prononcé tous les mots prévus. De toutes façons, quoi que le prêtre dise et quoi qu’il fasse, le pain reste toujours du pain et le vin reste toujours du vin. Mais les fidèles partagent avec le prêtre le pouvoir de rendre la communion valide, au moins à leurs propres yeux et à leur propre bouche.